De l'autre côté du miroir, les confessions d'un vampire

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Mon histoire

Le récit de mon passé.

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dimanche 5 juillet 2009

A la croisée des chemins

Etranger à moi-même, je vis des mortels retirer mes guenilles ensanglantées, me laver, me couper les ongles et les cheveux, me vêtir d'un habit de fête et me raser. Au-dehors, après avoir maîtrisé l'incendie, mes semblables expliquaient la situation -- avec quelques entorses à la vérité.

La femme rencontrée plus tôt entra, suivie d'un vampire inconnu, et tous deux s'inclinèrent devant moi. Sur un signe de tête, les mortels nous laissèrent.

« Nous vous devons gratitude éternelle, dit mon interlocutrice. Lemaillard était le plus dangereux de ceux qui nous traquent. Je vous demande pardon de vous avoir mal jugé; je ne croyais pas la victoire possible, je pensais... je pensais que vous courriez vers votre trépas. »

Je ris doucement et soupirai, si bas qu'elle ne dut pas entendre:

« Eh bien, nous étions deux. Qu'importe, répondis-je à voix haute, puisque vous et les villageois êtes saufs désormais.

- Hélas! Le Commandeur n'a pas survécu. Même délivrés de Lemaillard, comment allons-nous résister aux autres Inquisiteurs?

- Je vous ai vu vous battre, intervint l'homme; votre talent surpasse celui même du Commandeur. »

Comme je haussais un sourcil, surpris que massacrer des mortels impuissants démontrât une quelconque compétence, il ajouta:

« Nous serions très honorés que vous acceptiez de vous joindre à nous. »

J'hésitai, mais qu'avais-je à perdre? Sans doute lutter à leurs côtés m'offrirait-il d'autres occasions de me racheter par une mort honorable, puisque j'avais perdu la première.

« C'est volontiers que j'embrasserai votre cause. Ces suppôts du Démon qui se disent hommes de Dieu méritent les pires châtiments.

- Je me réjouis de vous compter parmi nous, sourit-il. Au fait, quel est votre nom? Je ne crois pas l'avoir entendu. »

Je me figeai.

« F... François... D... Dumont. » bredouillai-je.

Fabien de Montargy était mort. Je ne devais le ressusciter que des siècles plus tard, sous l'emprise d'une faiblesse inattendue.

samedi 27 juin 2009

Echec et Mat

Après m'être bouché les oreilles et enduit de boue, je contournai le village pour évaluer la situation. Malgré mes protections, des grincements stridents me déchiraient les tympans; plus je restais à proximité, et plus une angoisse sourde m'oppressait. Peu m'importait. L'appel de la rédemption me plongeait dans une transe qui me détachait de mes sensations.

Je constatai que l'ennemi avait dressé de grands feux dans chaque trouée, m'empêchant de voir au-delà, et avait enflammé plusieurs bâtiments. J'envisageai un temps de chercher un seau et de l'eau afin de m'ouvrir un passage, mais une autre idée me vint: puisque notre adversaire se trouvait toujours à l'intérieur, l'incendie ne pouvait qu'être limité à la périphérie du village...

Les oreilles en sang et l'esprit à la dérive, je m'élançai au-dessus du brasier vers une mort certaine. Je traversai sans les sentir les nuées ardentes avant qu'un mur de pierre ne stoppât violemment ma course, m'envoyant bouler dans les flammes; je me relevai trop vite pour leur laisser prise et repartis aussitôt, encore étourdi de ma chute. Un épieu de bois me transperçait le flanc. Je l'arrachai distraitement.

Les soldats patrouillaient le village, nourrissaient les foyers, actionnaient des roues de métal, sonnaient d'immenses bourdons et surveillaient les prisonniers: tourbillon vengeur, je les massacrai jusqu'au dernier. Lorsqu'enfin je fis face à l'Inquisiteur, devant un bûcher partiellement consumé, je l'éventrai à mains nues.

Epuisé, moralement à défaut de physiquement, je m'affaissai sous le regard stupéfait de ceux à qui je venais de sauver la vie.

lundi 22 juin 2009

L'Emergence des chasseurs de vampires

Je reprends ici mon histoire au terme de l'errance qui dura plusieurs décennies.

Le ciel était clair, mais le sol gorgé de pluie en cette nuit de février 1432 par laquelle la fortune me tira de ma torpeur mentale. Près de quatre-vingts ans s'étaient écoulés depuis le massacre, et je devais avoir triste allure avec mes haillons raides de boue et ma pilosité hirsute. En vérité, je devais plus ressembler à un esprit des forêts qu'à un être humain. Qui sait, peut-être suis-je la source de quelque légende locale.

Ce fut l'odeur âcre de la suie qui attira mon attention, puis je remarquai le halo des flammes au-dessus des cimes. Une clameur me parvenait par intermittence, à la limite de l'audition. Soupçonnant un incendie mais intrigué par un bruit que je ne parvenais à identifier, je m'approchai.

Alors que j'avançais sur la route menant à un village en feu, trois silhouettes surgirent des ténèbres devant moi.

« N'y va pas, l'ami! s'exclama un homme. C'est la mort qui t'attend là-bas! »

Je les identifiai aussitôt comme mes semblables. Trois vampires inconnus, deux hommes et une femme, bientôt rejoints par une poignée de mortels. Je dus m'y reprendre à deux fois pour coasser quelques mots:

« Qui êtes-vous? Que se passe-t-il? »

Ma voix paraissait étrangère à mes propres oreilles et me brûlait la gorge.

« Nous sommes les soldats du Commandeur, répondit la femme. Nous avions fait halte dans ce village quand les chiens de Dieu nous ont attaqués! »

Je n'y comprenais rien, et ce n'était pas dû à l'évolution de la langue car je l'avais apprise des mortels écoutés de loin durant mon errance.

« De quoi parlez-vous?

- De ces maudits Inquisiteurs! » cracha mon interlocutrice.

Je secouai la tête, perplexe.

« Ne sais-tu donc pas? demanda le premier homme à avoir parlé. D'où viens-tu? Des Inquisiteurs renégats et leurs exécutants nous pourchassent dans tout le pays depuis qu'ils ont découvert notre existence. Ils sont sans maître, car l'Eglise comme le Roi ont le regard tourné ailleurs, mais rien ne les arrête!

- Ils ont attaqué durant le jour le village où nous nous abritions, poursuivit la femme. Heureusement, les villageois se sont défendus plus vaillamment qu'ils ne s'y attendaient, ce qui a permis à quelques-uns d'entre nous de s'enfuir à la nuit tombée. Mais ils tiennent encore le Commandeur et deux des nôtres, et la plupart des humains. Ils vont tous les exécuter en représailles. Nous devons fuir le plus loin possible avant le lever du soleil. »

Une chape de glace descendit sur moi.

« Vous ne pouvez partir maintenant; il faut les sauver!

- Qu'est-ce que tu crois, pauvre fou, nous avons déjà essayé! C'est impossible; ils sont trop nombreux, trop bien armés, ils ont entouré le village de brasiers et leur tintamarre infernal nous vrille la cervelle.

- Fort bien, dis-je. J'irai seul. »

J'ignorai le flot de protestations et d'avertissements qui s'ensuivit. Pour la première fois depuis trop longtemps, ma voie me semblait claire: j'allais pouvoir laver mon péché dans mon sang.

samedi 26 avril 2008

L'Œil de Caïn

En dépit de tous mes espoirs, nulle justice divine ne vint mettre fin à mon tourment au cours de la journée. Dès que la lumière eut suffisamment décliné pour me permettre de sortir, je filai droit devant moi jusqu'à trouver enfin signe de vie. Des éclats de voix me parvenaient d'une ferme, mais le voile qui s'était abattu sur mon esprit me rendaient étrangers les mots qui atteignaient mes oreilles. Rapide comme un vampire, je poursuivis mon chemin, fis halte dans un village endormi afin de me nourrir, et me remis en route vers ma destination inconnue. A l'aurore, je m'abritai en forêt, et le crépuscule revenu, je repartis.

Nuit après nuit, je marchai ainsi au gré de mes pas, tentative absurde de fuir des remords qui s'accrochaient à moi comme une ombre. Toute pensée consciente m'abandonna bientôt au profit d'une morne routine: avancer, ne m'arrêter que pour m'alimenter, me protéger du soleil au matin, et recommencer le lendemain. Les saisons succédèrent aux saisons, les années aux années, les décennies aux décennies. J'avalais les lieues, sillonnant l'Europe mais, pour autant que je sache, ne la quittant pas. Sous mes yeux aveugles, la société se métamorphosait dans les prémices de la Renaissance, tandis que moi, abruti de chagrin et de culpabilité, j'errais tel un fantôme, dépourvu de but, sans plus d'intelligence qu'un animal.

J'aimerais insister sur un point. Jamais, même en ces heures les plus noires de toute mon existence, je n'oubliai mon vœu d'épargner les innocents. L'honnêteté m'oblige toutefois à reconnaître que je considérais les mendiants comme des victimes acceptables. A ma décharge, l'époque voulait que les simples voleurs, auxquels ils étaient généralement assimilés, fussent pendus, et je ne m'étais pas encore détaché des mœurs de mon temps. Mais si ma raison m'avait quitté, ma morale, elle, subsista toujours.

Sans le hasard qui m'en détourna, j'eusse pu poursuivre cette existence jusqu'à la mort.

dimanche 13 avril 2008

Châtiment

Hébété, chancelant, je me redressai pour reprendre mon chemin. Je trouvai Eléonor peu après: elle m'attendait en riant, baignée du sang de mes frères, me défiant de l'arrêter. Le vampirisme dotait la belle d'une perfection physique qui rendait d'autant plus hideuse la démence de ses traits. Pour la première fois, je la vis telle qu'elle était en réalité. Mais je ne pouvais encore l'accepter.

« Eléonor, suppliai-je, pour l'amour du Ciel, cessez cette abomination! »

Elle rit de plus belle. Me reconnaissait-elle seulement? Puis elle me chassa d'un geste dédaigneux, comme on congédie un domestique ou un enfant.

« Laissez-moi, vous me fatiguez. Vous m'avez été fort utile, aussi vous épargnerai-je. Mais disparaissez de ma vue avant que je ne vous confonde avec... eux. »

Je frémis. Dans l'océan d'horreur commençaient à poindre des îlots de détermination.

« Non! Vos méfaits s'arrêtent ici. Je suis venu vous arrêter!

- Vous? se gaussa-t-elle. Regardez-vous, pitoyable vermisseau, aussi faible qu'un humain! Suffit, déguerpissez. »

Au lieu d'obtempérer, je m'emparai de l'épée d'un mourant.

« Eléonor, pour la dernière fois! »

Elle se remit à rire pour toute réponse. Je fermai les yeux un instant. Puisant dans ma culpabilité la force d'agir enfin, brûlant mes dernières réticences au souvenir des corps meurtris de mes parents, je m'élançai, l'arme en main.

J'avais reçu l'éducation d'un chevalier. Je m'étais acharné des mois durant à dompter mes capacités de vampire. Bien qu'elle fût dotée des mêmes pouvoirs que moi, Eléonor ne put esquisser un geste pour éviter la lame qui lui trancha la gorge. Sa tête roula à plusieurs mètres. La noirceur de son essence vitale se mêla à l'écarlate de celle de ses victimes.

Hagard, je laissai glisser l'épée au sol et chus à genoux, regardant se décomposer à vue d'œil le corps de ma bien-aimée. Les minutes s'égrenèrent tandis que je récitais des prières sans trop savoir ni à qui, ni pour qui. Je me relevai enfin.

« Seigneur, lançai-je au plafond ensanglanté, je jure que je ne laisserai jamais plus mes sentiments personnels détruire ce à quoi je tiens! »

Une fois de plus, j'allai chercher refuge dans la forêt, où j'attendis que le froid jour d'automne, indifférent aux souffrances humaines, me plongeât dans l'inconscience.

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