De l'autre côté du miroir, les confessions d'un vampire

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Mon histoire

Le récit de mon passé.

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mardi 8 avril 2008

La Loi des conséquences

Je quittai ma cache deux nuits plus tard. Une vision d'apocalypse m'attendait: des taudis aux manoirs, des étables aux villages, la région n'était que ruines sanglantes et corps démembrés. J'arpentai les chemins familiers en quête d'un signe de vie, lentement d'abord, puis de plus en plus vite, appelant, vociférant, maudissant, adjurant -- mais seul le silence me répondait. Nulle trace d'Eléonor. Les heures se succédèrent avant que je ne me résolusse à me rendre là où j'aurais dû commencer.

Le château de la Fontaine aux Lys puait la mort: ils avaient payé les premiers le prix de leur folie. Rongé d'angoisse, je retournai ensuite chez les miens. L'odeur de sang frais et les râles m'indiquèrent que je touchais au but; pour le meilleur ou pour le pire, je me précipitai à l'intérieur. Oh, odieux tableau qu'un carnage dans la demeure qui vous a vu grandir! Le nombre des victimes m'apprit que serfs et vilains des alentours avaient cherché protection auprès de mon père. Les malheureux! En se rassemblant ainsi, ils avaient épargné à leur bourreau l'effort de les pourchasser.

Les minutes suivantes se fondent dans ma mémoire en une brume confuse. Je parcourus les pièces en titubant, chaque membre de ma famille dont je découvrais les restes brisant un peu plus ma raison. L'état de choc dura jusqu'à ce que je visse le vieux clerc qui m'avait instruit, l'érudit qui, le premier, m'avait dévoilé l'existence des vampires. A l'agonie, mais toujours vivant, il me fixait avec une lucidité qui me dévorait.

Je me jetai à ses côtés, plein de la volonté farouche et absurde de le sauver par le seul pouvoir de mes remords. Tandis que je perdais de précieuses secondes à implorer un miracle, il tenta de parler. Las! Sa gorge arrachée émit un gargouillement incompréhensible en dépit de mon ouïe de vampire. Sans me quitter du regard, il ouvrit la bouche derechef -- effort inutile, qui ne servit qu'à hâter son trépas. Je crois que je hurlai lorsqu'il expira dans mes bras. Je sais en tout cas que jamais je n'oublierai l'accusation de ses yeux.

mardi 25 mars 2008

Le Fardeau de la responsabilité

Eléonor ignorait pour ainsi dire tout sur les vampires. En particulier, qu'un mentor s'éveille toujours avant son disciple. J'eusse pu la couvrir de nos habits et y porter le feu. J'eusse pu lui trancher la gorge, quoique j'eusse dû m'y reprendre à plusieurs fois par manque de matériel adéquat. J'eusse même pu confectionner un pieu de bois en un instant et lui en transpercer le cœur.

J'eusse pu, si seulement je n'avais pas été un imbécile trop pétri de suffisance pour affronter sa propre faiblesse. Tandis que mon regard sondait le visage de la belle inconsciente, en quête d'un miracle -- s'arrêtant sur la bouche entrouverte enténébrée de mon sang; suivant au coin de l'œil une cicatrice discrète, que le vampirisme n'avait pas encore effacée et qui prenait désormais une signification terrible, -- mon esprit niait l'évidence. Je refusais d'admettre la démence totale, irrémédiable, d'Eléonor. Contre toute raison, car la communion m'imposait une certitude sans appel, je voulais qu'il subsistât un espoir de l'arracher à son passé, et dans mon orgueil, je me rêvais, moi, capable de la sauver.

Combien de temps restai-je ainsi paralysé? J'en oubliais même la faim, ou plutôt devrais-je dire que les tourments de mon âme étouffaient ceux de mon corps. Mais comme se prolongeait cette contemplation à laquelle rien ne semblait devoir m'arracher, un frémissement annonça le réveil d'Eléonor. L'épouvante remplaça subitement l'hébétude en moi; non content d'avoir engendré un monstre, j'ajoutai la veulerie à la bêtise et m'enfuis par les bois. Alors, dans la solitude de la nuit, je recouvrai peu à peu mes esprits -- et avec eux, la torture du manque.

Il me fallait du sang, beaucoup, ainsi que des vêtements. Je recherchai le premier hameau, m'introduisis dans une chaumière et en mordis les habitants avec délices, l'un après l'autre. Dans mon éréthisme, je peinai à m'arrêter, abandonnant trois d'entre eux à la limite de l'épuisement (mais quelle importance, en vérité: Eléonor les massacra avant le lendemain). Rassasié mais accablé d'avoir cédé à mes plus vils instincts, je dérobai quelques effets, puis quittai les lieux pour aller me terrer en forêt.

Je me blottis à l'abri du soleil et laissai libre cours à mon désespoir.

samedi 23 février 2008

Plongée en Enfer

Là où j'attendais un merveilleux partage, une tourmente dilacéra mon âme. Je me déchirai sur les fragments insensés de l'esprit de ma compagne. Le chaos ravagea ma conscience. Et les lambeaux de ``Fabien'' reconnurent -- trop tard, bien trop tard -- leur effroyable erreur.

Eléonor la belle, Eléonor la démente, Eléonor la diabolique. Sa haine, sa malveillance m'anéantissaient tandis qu'elle exultait. Je réalisai avec horreur que je n'avais été pour elle qu'un outil qui lui offrait son pouvoir de destruction. Bientôt, elle assouvirait de sa vengeance sur ses proches, sur l'humanité, sur le monde, sur Dieu et sur Satan. Tant de haine était insoutenable!

Les vestiges de Fabien s'accrochèrent au souvenir de la pondération d'Antoine, cherchèrent à retrouver leur sérénité, voulurent, comme si cela avait eu un sens, garder leur disciple des écueils du vampirisme. Peine perdue: le maelström pulvérisa cette pitoyable tentative avec ce qui subsistait de ma personne.

Des fragments de souvenirs d'Eléonor éclataient en nous, de plus en plus nombreux, de plus en plus rapides. Des images incompréhensibles, inacceptables. Derrière sa façade de respectabilité, la famille de la Fontaine aux Lys s'adonnait aux pratiques les plus viles. Je ne sais s'ils avaient conclu un pacte avec le Démon par le passé ou s'ils aspiraient à en conclure un; probablement les deux. Sorcellerie, sévices, chacun tour à tour victime et bourreau.

Et Eléonor, l'esprit brisé, avait rêvé sa vengeance aveugle. Elle avait attendu longtemps, continué à subir et à torturer, jusqu'à ce soir où elle m'avait aperçu, et vu que je n'étais plus humain. S'assujettir celui qui était déjà conquis n'avait présenté aucune difficulté. Elle avait gagné. Elle était l'Elue.

Après une éternité de ce cauchemar, je me réveillai enfin, et, hébété, ouvris les yeux sur cette femme que j'avais cru aimer et dont je venais d'exaucer le vœu le plus abominable.

vendredi 15 février 2008

Etreinte funeste

Je ne réalisais pas l'ampleur de l'erreur que je m'apprêtais à commettre.

Le deuxième soir après notre union, je conduisis ma bien-aimée à la cabane où je vivais toujours. J'y avais endormi quatre mortels, de sinistres individus dont j'avais depuis quelques semaines déjà arrêté la mort, mais que j'avais laissé échapper jusqu'alors. Eléonor les regarda à peine, préférant m'envelopper de câlineries lascives.

Je tentai, en vain, de la détourner de sa requête. Rien n'y fit. Sa détermination croissante se nourrissait de l'effritement des vestiges de la mienne, et, tandis qu'elle naviguait d'encouragements en promesses, je me noyais dans ses yeux. Au fond de mon cœur, en dépit de tous les avertissements de ma raison, sa demande m'emplissait d'un tel bonheur que je ne pouvais envisager d'avenir autre que serein. Et, bien entendu, il y avait l'attrait de la communion elle-même, l'acte d'amour le plus pur que je pusse concevoir -- du moins, si l'on en oubliait les conséquences.

Nous nous unîmes charnellement à la manière des mortels avant d'échanger les sangs. Cette fois, je parvins à retenir mes appétits jusqu'à ce que ma belle, elle-même, m'invitât à m'y abandonner; je ne bus toutefois que deux ou trois gorgées, de peur que la faiblesse ne fît peser sur notre communion quelque danger. J'attendis que son cœur se calmât avant d'entailler ma gorge et de la laisser y porter les lèvres, puis je repris ma lente aspiration de sa vie. Sentir Eléonor s'embraser derechef de partager ma délectation me ravit au plus haut point, mais bientôt, le monde extérieur s'estompa.

Ma communion avec Antoine m'avait ébloui de félicité. Avec Eléonor, je découvris l'Enfer.

vendredi 1 février 2008

Le Chant des sirènes

« Fabien, faites de moi votre semblable. »

Je me persuadai d'avoir mal entendu.

« Vous en avez le pouvoir, n'est-ce pas? reprit-elle de sa voix de miel, promenant la main sur mon torse. Oh, beau vampire, ne désirez-vous pas cette communion dont vous m'avez tant vanté les délices? »

Je songeai dans un recoin de mon esprit qu'elle semblait plus à l'aise que moi avec ma nouvelle nature, et redoutai de la fasciner à mon insu. Je protestai:

« Je ne puis commettre une telle perfidie! Eléonor, vous ne réalisez pas: ce serait vous jeter dans la nuit éternelle, vous condamner à la pire vilenie. Nous buvons le sang des mortels! »

Comme elle se pressait contre mon sein, je me réjouis de résister sans trop de peine à la tentation de la mordre à nouveau.

« Fabien, je réalise parfaitement mais ne souhaite rien d'autre que de vous rejoindre. Votre mentor a-t-il manifesté tant de mauvaise grâce? Ne vous montrez pas cruel au point de me dénier, à moi, ce qui vous a été accordé. »

Je sentais fondre ma résolution sous ses chatteries; en désespoir de cause, je tentai une autre échappatoire.

« Je ne saurais vous transformer à votre tour sans une préparation longue et rigoureuse, semblable à celle qu'Antoine exigea de moi. Vous devrez exercer votre esprit à affronter l'inconcevable.

- Fabien! Vous êtes bien prompt à oublier que je ne partage pas votre immortalité. Je serai vieille femme avant que vous ne vous décidiez. »

Elle me tourna le dos. La voir s'écarter me mettait au supplice, et encore davantage le soupir qui s'ensuivit:

« Sans doute, en vérité, ne m'aimez-vous pas tant que vous le prétendez. »

Pour grossier que fût le piège, je ne pouvais y résister.

« Vous êtes injuste! Eléonor, ma mie, unir nos âmes est mon rêve le plus cher, vous le refuser la plus terrible torture. Soit, je... Je resterai à vos côtés pour vous assister dans le chaos de la vie de vampire, quand la désespérance menacera de vous emporter. Mais j'ai besoin de quelques temps, afin d'aller quérir... des victimes... » achevai-je difficilement, ne pouvant me résoudre à l'imaginer s'en rassasier.

Elle m'accorda une nuit. Des heures durant, je priai Dieu que la lumière du jour et une nuitée en mon absence la ramenassent à plus de raison. Mais les prières d'un vampire n'obtinrent pas l'audience céleste.

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