De l'autre côté du miroir, les confessions d'un vampire

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vendredi 20 mars 2009

Disparition de Fabien

J'avais presque oublié ce journal... Fabien a été enlevé. Nous avons été attaqués l'été dernier; Fabien a été capturé et moi, laissée pour morte. Même si j'ai eu d'autres priorités depuis que je suis sortie du coma, je me dois de vous tenir au courant -- il le voudrait. Je sais qu'il est encore vivant, mais je sens sa volonté s'éroder et le lien psychique s'affaiblit chaque jour un peu plus. D'ici quelques semaines, je ne serais même plus en mesure de sentir sa mort. Vous ne pouvez pas imaginer à quel point perdre le lien est terrifiant pour moi.

Malgré tous les efforts de nos amis, personne n'a réussi à remonter la piste. En tout cas, je suis certaine que les responsables ne sont pas des chasseurs, même un nouveau groupe que personne ne connaîtrait: des chasseurs n'auraient pas gardé vivant un vampire aussi longtemps, et jamais ils ne l'auraient forcé à transformer quelqu'un. Je pense plutôt soit à des services secrets, soit à une organisation privée particulièrement riche et influente. Une chose est sûre: qui qu'ils soient, ils le veulent vivant et coopératif, et ils sont patients.

Mais je le retrouverai. Même si je dois y passer le restant de mes jours, même si je dois devenir vampire moi aussi, je le libérerai. A une époque où j'étais jeune et ignorante, j'avais juré d'anéantir le Commandeur. Je jure aujourd'hui de sauver l'homme que j'aime.

lundi 9 juin 2008

Des marchés de dupes

L'art du jeu d'échecs consiste à prévoir les mouvements de l'adversaire afin de bâtir un piège où toutes les options lui sont fatales. Saviez-vous qu'en faisant précéder une demande par une autre bien plus coûteuse -- qui sera, fort logiquement, refusée, -- vous augmentez significativement vos chances de voir la seconde acceptée? C'est ce que les psychologues nomment la technique de la porte-au-nez, et que vous confirmera tout enfant confronté à des parents intraitables.

Sur ces réflexions, je vous laisse savourer à sa juste valeur le document de travail du gouvernement français qui enflamme actuellement les défenseurs des libertés numériques. L'avenir nous dira à quel ``compromis'' parviendront les parties.

lundi 2 juin 2008

Le Vampire, le Pirate et la Mafia

La vie d'un vampire recèle bien des imprévus, et la vie d'un vampire hacker plus encore. C'est ainsi qu'à louvoyer pour empêcher les chasseurs de remonter ma piste, je me suis égaré au beau milieu d'une guerre étrangère.

Vous l'aurez certainement déjà compris, je pirate une longue chaîne d'ordinateurs afin d'accéder à mon journal, et, plus généralement, d'effectuer des actions en ligne. Je profite pour ce faire de failles de sécurité des serveurs cibles ainsi que d'éventuelles portes dérobées et autres chevaux de Troie placés par des tiers. En dépit de l'illégalité de mon intrusion, j'insiste sur l'absence de dommage aux systèmes hôtes: je renforce même leur sécurité, tant pour ma propre protection qu'en compensation.

Il y a de cela plusieurs semaines, j'assistai à l'irruption d'un pirate dans un ordinateur dont j'avais usurpé le contrôle. Non sans malice, je l'admets, je retournai son attaque contre lui-même; mystifier les coquins fait partie de mes petits plaisirs. L'affaire aurait pu en rester là si la canaille ne m'avait pris pour un agent d'une organisation concurrente, qu'il décida aussitôt de soumettre. Commença alors entre nous un échange de bottes qui devait durer près de trois mois.

Que dire de plus? Je découvris des réseaux criminels d'une ampleur que j'avais mésestimée, dotés d'une horde d'informaticiens orfèvres en la matière. Mais ceux-ci ne pouvaient rivaliser avec la rouerie du maître ès artifices que je suis. Leur talent, certes indéniable, se cantonne dans le numérique; ils savent extorquer des renseignements aux esprits faibles, mais pas déjouer les pièges d'un Machiavel.

Endossant tour à tour le costume d'un agent de mafias rivales, je détournai l'ire des unes contre les autres et poussai le vice jusqu'à livrer à la justice quelques-unes de ces canailles. Notre conflit numérique se mua peut-être en règlements de comptes meurtriers, je l'ignore. Honnêtement, la question m'indiffère.

A moins qu'ils ne découvrent ce journal -- mais pourquoi accorderaient-ils crédit aux divagations d'un soit-disant vampire? -- pirates et gendarmes continueront d'ignorer le jeu que j'ai joué avec eux. Pour cette fois, nous avons échappé au regard de l'Inquisition.

mardi 6 mai 2008

Montargy et Montargis

Puisque le chasseur a mentionné ce point, à l'époque où il doutait de ma réalité, sachez que mon nom de famille n'a aucun lien avec la ville de Montargis. De notre fief, il ne subsiste rien; les rares survivants du carnage durent se disperser, choqués pour le restant de leurs jours; le vicomte de Montargy tomba dans l'oubli; et seul son fils maudit se rappelle encore les rires qui égayèrent autrefois le domaine.

Après avoir longtemps évité la région par peur de raviver l'image de l'abominable boucherie, je finis par comprendre la futilité de ma crainte: l'endroit a tant changé que je ne puis le reconnaître. Les seigneuries et villages avoisinants disparurent entièrement suite à l'extermination de leur population par Eléonor. Lorsque je voulus revenir sur les lieux de ma jeunesse, il y a quelques années, je me trouvai même incapable de les situer avec précision.

Comment un tel cauchemar a-t-il pu s'effacer aussi complètement? J'imagine que, longtemps, une légende angoissante courut, puis, peu à peu, les victimes se confondirent avec celles de la guerre de Cent Ans, avant que le souvenir déformé lui-même s'oblitérât. Aujourd'hui, ces événements ne susciteraient plus guère que la curiosité des historiens. Peut-être, au mieux, inspireraient-ils quelque larme le temps d'un film.

Personne ne s'émeut d'un massacre datant de six siècles et demi, excepté celui qui le provoqua.

samedi 26 avril 2008

L'Œil de Caïn

En dépit de tous mes espoirs, nulle justice divine ne vint mettre fin à mon tourment au cours de la journée. Dès que la lumière eut suffisamment décliné pour me permettre de sortir, je filai droit devant moi jusqu'à trouver enfin signe de vie. Des éclats de voix me parvenaient d'une ferme, mais le voile qui s'était abattu sur mon esprit me rendaient étrangers les mots qui atteignaient mes oreilles. Rapide comme un vampire, je poursuivis mon chemin, fis halte dans un village endormi afin de me nourrir, et me remis en route vers ma destination inconnue. A l'aurore, je m'abritai en forêt, et le crépuscule revenu, je repartis.

Nuit après nuit, je marchai ainsi au gré de mes pas, tentative absurde de fuir des remords qui s'accrochaient à moi comme une ombre. Toute pensée consciente m'abandonna bientôt au profit d'une morne routine: avancer, ne m'arrêter que pour m'alimenter, me protéger du soleil au matin, et recommencer le lendemain. Les saisons succédèrent aux saisons, les années aux années, les décennies aux décennies. J'avalais les lieues, sillonnant l'Europe mais, pour autant que je sache, ne la quittant pas. Sous mes yeux aveugles, la société se métamorphosait dans les prémices de la Renaissance, tandis que moi, abruti de chagrin et de culpabilité, j'errais tel un fantôme, dépourvu de but, sans plus d'intelligence qu'un animal.

J'aimerais insister sur un point. Jamais, même en ces heures les plus noires de toute mon existence, je n'oubliai mon vœu d'épargner les innocents. L'honnêteté m'oblige toutefois à reconnaître que je considérais les mendiants comme des victimes acceptables. A ma décharge, l'époque voulait que les simples voleurs, auxquels ils étaient généralement assimilés, fussent pendus, et je ne m'étais pas encore détaché des mœurs de mon temps. Mais si ma raison m'avait quitté, ma morale, elle, subsista toujours.

Sans le hasard qui m'en détourna, j'eusse pu poursuivre cette existence jusqu'à la mort.

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