De l'autre côté du miroir, les confessions d'un vampire

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mardi 6 mai 2008

Montargy et Montargis

Puisque le chasseur a mentionné ce point, à l'époque où il doutait de ma réalité, sachez que mon nom de famille n'a aucun lien avec la ville de Montargis. De notre fief, il ne subsiste rien; les rares survivants du carnage durent se disperser, choqués pour le restant de leurs jours; le vicomte de Montargy tomba dans l'oubli; et seul son fils maudit se rappelle encore les rires qui égayèrent autrefois le domaine.

Après avoir longtemps évité la région par peur de raviver l'image de l'abominable boucherie, je finis par comprendre la futilité de ma crainte: l'endroit a tant changé que je ne puis le reconnaître. Les seigneuries et villages avoisinants disparurent entièrement suite à l'extermination de leur population par Eléonor. Lorsque je voulus revenir sur les lieux de ma jeunesse, il y a quelques années, je me trouvai même incapable de les situer avec précision.

Comment un tel cauchemar a-t-il pu s'effacer aussi complètement? J'imagine que, longtemps, une légende angoissante courut, puis, peu à peu, les victimes se confondirent avec celles de la guerre de Cent Ans, avant que le souvenir déformé lui-même s'oblitérât. Aujourd'hui, ces événements ne susciteraient plus guère que la curiosité des historiens. Peut-être, au mieux, inspireraient-ils quelque larme le temps d'un film.

Personne ne s'émeut d'un massacre datant de six siècles et demi, excepté celui qui le provoqua.

samedi 26 avril 2008

L'Œil de Caïn

En dépit de tous mes espoirs, nulle justice divine ne vint mettre fin à mon tourment au cours de la journée. Dès que la lumière eut suffisamment décliné pour me permettre de sortir, je filai droit devant moi jusqu'à trouver enfin signe de vie. Des éclats de voix me parvenaient d'une ferme, mais le voile qui s'était abattu sur mon esprit me rendaient étrangers les mots qui atteignaient mes oreilles. Rapide comme un vampire, je poursuivis mon chemin, fis halte dans un village endormi afin de me nourrir, et me remis en route vers ma destination inconnue. A l'aurore, je m'abritai en forêt, et le crépuscule revenu, je repartis.

Nuit après nuit, je marchai ainsi au gré de mes pas, tentative absurde de fuir des remords qui s'accrochaient à moi comme une ombre. Toute pensée consciente m'abandonna bientôt au profit d'une morne routine: avancer, ne m'arrêter que pour m'alimenter, me protéger du soleil au matin, et recommencer le lendemain. Les saisons succédèrent aux saisons, les années aux années, les décennies aux décennies. J'avalais les lieues, sillonnant l'Europe mais, pour autant que je sache, ne la quittant pas. Sous mes yeux aveugles, la société se métamorphosait dans les prémices de la Renaissance, tandis que moi, abruti de chagrin et de culpabilité, j'errais tel un fantôme, dépourvu de but, sans plus d'intelligence qu'un animal.

J'aimerais insister sur un point. Jamais, même en ces heures les plus noires de toute mon existence, je n'oubliai mon vœu d'épargner les innocents. L'honnêteté m'oblige toutefois à reconnaître que je considérais les mendiants comme des victimes acceptables. A ma décharge, l'époque voulait que les simples voleurs, auxquels ils étaient généralement assimilés, fussent pendus, et je ne m'étais pas encore détaché des mœurs de mon temps. Mais si ma raison m'avait quitté, ma morale, elle, subsista toujours.

Sans le hasard qui m'en détourna, j'eusse pu poursuivre cette existence jusqu'à la mort.

lundi 21 avril 2008

Panégyrique d'un sage méconnu

Je ne sus jamais exactement d'où venait l'érudit qu'hébergeaient mes parents ni quelle avait été sa vie avant d'entrer au service de mon père, et, pour être honnête, je ne m'en préoccupais guère à l'époque. Lui-même se montrait particulièrement peu disert quant à son passé. Néanmoins, des révélations lui ayant échappé et diverses rumeurs qui couraient au château sur son compte me permettent de retracer à gros traits son histoire.

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dimanche 13 avril 2008

Châtiment

Hébété, chancelant, je me redressai pour reprendre mon chemin. Je trouvai Eléonor peu après: elle m'attendait en riant, baignée du sang de mes frères, me défiant de l'arrêter. Le vampirisme dotait la belle d'une perfection physique qui rendait d'autant plus hideuse la démence de ses traits. Pour la première fois, je la vis telle qu'elle était en réalité. Mais je ne pouvais encore l'accepter.

« Eléonor, suppliai-je, pour l'amour du Ciel, cessez cette abomination! »

Elle rit de plus belle. Me reconnaissait-elle seulement? Puis elle me chassa d'un geste dédaigneux, comme on congédie un domestique ou un enfant.

« Laissez-moi, vous me fatiguez. Vous m'avez été fort utile, aussi vous épargnerai-je. Mais disparaissez de ma vue avant que je ne vous confonde avec... eux. »

Je frémis. Dans l'océan d'horreur commençaient à poindre des îlots de détermination.

« Non! Vos méfaits s'arrêtent ici. Je suis venu vous arrêter!

- Vous? se gaussa-t-elle. Regardez-vous, pitoyable vermisseau, aussi faible qu'un humain! Suffit, déguerpissez. »

Au lieu d'obtempérer, je m'emparai de l'épée d'un mourant.

« Eléonor, pour la dernière fois! »

Elle se remit à rire pour toute réponse. Je fermai les yeux un instant. Puisant dans ma culpabilité la force d'agir enfin, brûlant mes dernières réticences au souvenir des corps meurtris de mes parents, je m'élançai, l'arme en main.

J'avais reçu l'éducation d'un chevalier. Je m'étais acharné des mois durant à dompter mes capacités de vampire. Bien qu'elle fût dotée des mêmes pouvoirs que moi, Eléonor ne put esquisser un geste pour éviter la lame qui lui trancha la gorge. Sa tête roula à plusieurs mètres. La noirceur de son essence vitale se mêla à l'écarlate de celle de ses victimes.

Hagard, je laissai glisser l'épée au sol et chus à genoux, regardant se décomposer à vue d'œil le corps de ma bien-aimée. Les minutes s'égrenèrent tandis que je récitais des prières sans trop savoir ni à qui, ni pour qui. Je me relevai enfin.

« Seigneur, lançai-je au plafond ensanglanté, je jure que je ne laisserai jamais plus mes sentiments personnels détruire ce à quoi je tiens! »

Une fois de plus, j'allai chercher refuge dans la forêt, où j'attendis que le froid jour d'automne, indifférent aux souffrances humaines, me plongeât dans l'inconscience.

mardi 8 avril 2008

La Loi des conséquences

Je quittai ma cache deux nuits plus tard. Une vision d'apocalypse m'attendait: des taudis aux manoirs, des étables aux villages, la région n'était que ruines sanglantes et corps démembrés. J'arpentai les chemins familiers en quête d'un signe de vie, lentement d'abord, puis de plus en plus vite, appelant, vociférant, maudissant, adjurant -- mais seul le silence me répondait. Nulle trace d'Eléonor. Les heures se succédèrent avant que je ne me résolusse à me rendre là où j'aurais dû commencer.

Le château de la Fontaine aux Lys puait la mort: ils avaient payé les premiers le prix de leur folie. Rongé d'angoisse, je retournai ensuite chez les miens. L'odeur de sang frais et les râles m'indiquèrent que je touchais au but; pour le meilleur ou pour le pire, je me précipitai à l'intérieur. Oh, odieux tableau qu'un carnage dans la demeure qui vous a vu grandir! Le nombre des victimes m'apprit que serfs et vilains des alentours avaient cherché protection auprès de mon père. Les malheureux! En se rassemblant ainsi, ils avaient épargné à leur bourreau l'effort de les pourchasser.

Les minutes suivantes se fondent dans ma mémoire en une brume confuse. Je parcourus les pièces en titubant, chaque membre de ma famille dont je découvrais les restes brisant un peu plus ma raison. L'état de choc dura jusqu'à ce que je visse le vieux clerc qui m'avait instruit, l'érudit qui, le premier, m'avait dévoilé l'existence des vampires. A l'agonie, mais toujours vivant, il me fixait avec une lucidité qui me dévorait.

Je me jetai à ses côtés, plein de la volonté farouche et absurde de le sauver par le seul pouvoir de mes remords. Tandis que je perdais de précieuses secondes à implorer un miracle, il tenta de parler. Las! Sa gorge arrachée émit un gargouillement incompréhensible en dépit de mon ouïe de vampire. Sans me quitter du regard, il ouvrit la bouche derechef -- effort inutile, qui ne servit qu'à hâter son trépas. Je crois que je hurlai lorsqu'il expira dans mes bras. Je sais en tout cas que jamais je n'oublierai l'accusation de ses yeux.

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