Dans l'indifférence générale
Par Fabien de Montargy le mercredi 2 mai 2007, 06:16 - Instantané - Lien permanent
J'ai longtemps hésité avant de rédiger, puis de publier cet article. Mais si j'ai pris la décision de créer ce journal, c'est bien pour vous révéler sur moi la vérité, toute la vérité et rien que la vérité, n'est-ce pas?
La semaine dernière, j'ai tué un innocent pour me nourrir. Mais laissez-moi m'expliquer avant de me jeter sur le bûcher, drapés de votre vertu.
Après une journée toujours plus estivale que printanière, la nuit était relativement fraîche. J'arpentais les rues de la proche banlieue parisienne, à la recherche d'une victime potentielle, quand j'aperçus au loin un marginal en train d'uriner contre un arbre. Un ``sans domicile fixe'', les nommez-vous maintenant, comme si cesser de les appeler ``clochards'' allait rendre moins terrible leur condition. Il n'avait pas même une tente comme celle que Médecins du Monde a déployées cet hiver, juste un manteau crasseux pour s'isoler du sol. Malgré la distance, je constatai qu'il devait souffrir d'une maladie de peau qui couvrait de plaques squameuses ses mains et une partie de son visage.
Le malheureux me lança un regard morne quand je m'approchai à pas lents une fois qu'il se fut rassis. C'est un regard que je connais bien pour l'avoir lu dans les yeux de nombre de mes victimes, quand je ne tue pas des criminels -- le regard d'un homme dont seul le corps vit encore. Je crois que ces gens au-delà du désespoir méritent plus que nous autres vampires le terme de morts-vivants.
Je m'accroupis pour me porter à sa hauteur.
« Qu'est-c'tu m'veut, toi? aboya-t-il à mon encontre, mais même sa tentative d'hostilité manquait de vie. Ça t'excite de m'voir comme ça?
- Non. »
Ce n'était, à vrai dire, qu'une semi-vérité. Malgré sa santé précaire, l'aiguillon du désir me taraudait. Ironique, n'est-ce pas, que ce soit moi, son meurtrier, à lui avoir manifesté le plus d'intérêt de toutes ces dernières années? Mais j'étais sincère en répondant à sa question implicite: bien que j'eusse certes besoin de son sang, sa situation ne me procurait aucun plaisir.
J'engageai alors la conversation à sa plus grande surprise, si tant est qu'il pût encore éprouver des émotions dignes de ce nom derrière le mur de son abattement. D'abord désorienté par cette subite attention, il finit par se rendre à mes interrogations patientes et accepta de me raconter son histoire par trop banale. Il s'appelait Michel M. Une famille ouvrière, la distance avec ses parents, le dédain de ses camarades, des études ratées, des petits boulots, une ou deux tentatives de suicide, le chômage, la pauvreté, la longue descente aux enfers... Et l'indifférence, surtout, la cruelle indifférence de tous ceux qui, jour après jour, passaient à un mètre de lui sans le voir, comme s'il faisait partie du décor. Je devinai à demi-mots qu'il eût pu devenir un menuisier de talent, pourtant, si les événements avaient été autres. Mais il était bien trop tard pour envisager un nouvel espoir. Notre discussion dura près d'une heure.
Enfin, après m'être assuré que les alentours étaient parfaitement déserts, je m'approchai en silence. Il n'y avait rien à dire; il savait déjà , instinctivement, que je serais sa fin. Il ne fit pas un geste pour se défendre quand je l'entourai de mes bras -- ce qui, d'ailleurs, eût aussitôt sauvé sa vie, car je serais allé me chercher une autre victime, -- ni quand je plongeai mes dents dans sa chair et sentis avec un frisson son sang jaillir dans ma bouche. Les images que convoyaient son fluide vital confirmèrent tout le reste, la vacuité de son existence, le néant dévasté qu'était devenu son esprit.
Quant tout fut fini quelques minutes plus tard, j'emportai son corps pour m'assurer qu'il ne serait pas retrouvé de sitôt. Sinistre tâche que celle-là , et j'eusse préféré ne pas prolonger dans sa mort le non-être qui avait marqué sa vie. Hélas, je n'avais pas le choix, à cause des chasseurs. Pas de cadavre, pas de preuve, pas de piste. Michel M. n'existera désormais plus que dans mon souvenir, et dans le vôtre, un peu, je l'espère.
Dans les jours qui viennent, peut-être un membre d'une association caritative remarquera-t-il sa disparition et la signalera-t-elle à la police, laquelle se hâtera de classer l'affaire sans suite. Personne ne se soucie réellement du sort d'un vagabond. Certainement pas, en tout cas, ses voisins bien-pensants qui prenaient grand soin de ne pas le voir.
Alors, qui est le plus condamnable? Moi, qui ai mis fin à ses jours? Ou vous, qui l'avez privé de tout, jusqu'au droit le plus élémentaire: celui d'exister dans votre regard?
Ajout du 14 mai 2007 Il fait bon constater qu'il reste encore des humanistes pour prendre la plume et alerter leurs contemporains sur la misère des laissés pour compte ou pour agir au quotidien dans la mesure de leurs moyens. Je rêve d'un jour où je ne pourrais plus affirmer sans mentir avoir tué un innocent par commisération.
Les textes de Fabien de Montargy, S. et Talie, billets et commentaires,
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Commentaires
Il est aisé de se faire le défenseur du bien-penser en admonestant es gens qui n'osent pas regarder les clodos. (Voyez, je fais un effort, je n'utilise pas le faux semblant dans ce discours). Mais très, très souvent, ce n'est pas de l'indifférence, au contraire. C'est un moyen de survie comme le votre (enfin, presque).
Il y a deux raisons d'éviter le regard d'un mendiant ou d'un sans-abris. La première, c'est que beaucoup de gens savent, qu'ils y pensent consciemment ou qu'ils le cachent consciencieusement au fond de leur âme, que ça peut leur arriver demain ou presque. C'est évident pour les gens dans la précarité ou pas loin, mais il y a également une bonne part des gens de classes plus aisées qui savent très bien qu'un accident de la vie, ça peut leur arriver. Alors pour ne pas sombrer dans la crainte quotidienne (qui ne résout rien) ou le désespoir, on évite de regarder le problème en face. Ce n'est certes pas louable, mais je trouve injuste d'en faire le reproche.
L'autre raison, c'est justement quand l'on n'est pas indifférent aux problèmes des autres. C'est notamment mon cas. Cela tord le cœur de voir quelqu'un dans le besoin, d'autant plus quand on ne peut pas l'aider. Et plus on est sensible à sa peine, plus c'est douloureux. Alors, c'est vrai, il n'y a pas que l'argent qui les aide, et faire l'effort de leur parler est loin d'être inutile. Et à ma grande fierté, il m'arrive "relativement" régulièrement de parler à des sans-abris, et surtout je fais l'effort autant que possible de les regarder et de répondre à leur demande, même si je reconnais que je le fais rapidement et dans une optique de fuite : je n'ai pas les moyens de faire plus.
Mais c'est difficile. Très. Et je comprends personnellement les gens qui ne le font pas. Alors, certes, il y a les bons comédiens qui font mine de ne rien voir, il y a ceux qui cachent leur malaise profond derrière un agacement de façade dont ils ne connaissent pas eux mêmes la signification. Mais la plupart ne sont pas du tout indifférent.
C'est pourquoi je me permets de vous demander de ne pas juger. Après tout, vous même devriez comprendre, avec votre expérience, que souvent, juger autrui est une mauvaise idée. Et je ne parle pas (du moins pas uniquement) de votre situation personnelle, mais de votre savoir. Donc, s'il vous plaît, épargnez vous cette erreur et ne vous faites pas juge, même uniquement en parole, de l'humanité.
Bonsoir Ideus. Tel n'était pas mon propos. Je ne reproche à personne de ne pas avoir la force de supporter cette souffrance, et ne prône certainement ni la crainte quotidienne, ni le désespoir, ni une culpabilité dépourvue de signification. Et je sais également que ce ne sont pas quelques piécettes et des paroles de réconfort qui pourront changer la vie de ces malheureux, à peine la rendre temporairement moins insupportable. Je ne dis pas que c'est un geste inutile, mais en ne s'attaquant qu'aux symptômes, il ne résout rien.
Seulement, je vous demande deux choses. La première me concerne directement: avant de me qualifier de monstre, rappelez-vous que c'est votre société, et non pas moi, qui a jeté ces gens dans les abîmes de la détresse matérielle et morale. Ne vous souvenez pas de l'humanité des miséreux uniquement quand il s'agit de condamner mes meurtres.
La seconde est: ne les oubliez pas. Si vous personnellement ne pouvez rien faire pour redonner aux laissés pour compte le goût de vivre, c'est vous, collectivement, qui excluez certains de vos semblables de votre société. Quelle que soit votre place dans la hiérarchie sociale, vous pouvez refuser dans vos choix quotidiens le sacrifice d'êtres humains comme vous. Je ne vous demande pas de vous engager dans des associations caritatives. A mes yeux d'immortel, leur action est parfaitement futile, aussi louable soit-elle. Gardez en revanche à l'esprit que vos actes ont des conséquences, une fois ramenés à l'échelle d'un pays entier.
Je tiens à préciser que j'emploie dans les paragraphes qui précèdent un vous collectif. A en juger par votre réponse, vous, Ideus, êtes déjà très conscient de la souffrance de ces rebuts de la société. Mais je crains que vous ne généralisiez un peu trop rapidement votre propre compassion, quand j'entends à la télévision certaines des choses qui se revendiquent haut et fort en cette période de campagne électorale.
Ah! la vieille antienne de ne pas juger autrui. Mais justement si, nous pouvons juger. C’est une hypocrisie que de ne pas le faire. Bien sûr, il faut le faire en connaissance de cause et savoir reconnaître lorsque l’on n’est pas compétent. Mais , me paraît du domaine de la veulerie, pour ne pas dire plus.
Ce n'est pas hypocrite que de réaliser que nous n'avons pas connaissance de tous les faits la plupart du temps. Comment osez-vous prétendre être dans la tête des gens pour savoir pourquoi ils agissent comme ils le font ? Et si vous n'avez pas la prétention de savoir ce qu'ils pensent, il n'y a donc pas lieu de les juger puisque vous n'avez pas toutes les cartes en main pour le faire. Cela me parait la moindre des choses.
Ceci dit, ce n'est que mon opinion. Nous ne sommes manifestement pas d'accord sur ce point. Quel dommage.
Bonsoir à vous. Je crois comme David que si tout devient acceptable parce que personne ne se trouve assez pur pour critiquer les actions d'autrui, alors il n'y a plus de morale, plus de repères, juste une loi aveugle que l'on respecte par peur des représailles ou par habitude plutôt que par adhésion. J'aurais cependant une réserve à ajouter: on ne doit pas reprocher à quelqu'un un comportement que l'on adopte soi-même.
Donc oui, je me conserve le droit de juger, et dans l'autre sens, je reconnais mes torts et accepte le jugement des hommes. Je n'oublie pas pour autant que des circonstances atténuantes peuvent expliquer un comportement par ailleurs répréhensible, et même parfois le pardonner -- c'est bien la raison pour laquelle je plaide ici pour ma propre défense, -- et n'étant pas doué d'omniscience, je suis prêt à réviser mon jugement face à de nouveaux éléments.
Il y a deux aspects différents discutés ici :
Je n'ai pas l'impression qu'il y ait opposition entre les différents commentaires, plutôt un flou sur l'aspect du jugement qui est discuté.
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A moins de vivre en ermite, en acceptant de vivre en société, chacun prend une responsabilité politique vis-à -vis des autres.
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= Droit / Devoir =
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Cela sous-entend entre autre d'accepter d'avoir à faire des choix qui peuvent influencer d'autres que soi. Juger au sens d'estimer l'adéquation d'un phénomène (quel qu'il soit, du moment qu'il concerne la société dont on fait partie) avec sa propre morale et agir en conséquence (par vote, manifestation, pétition, communications en tout genre, actions concrètes, ...) font donc partie de ce qu'un membre d'une société est par essence appelé à faire. Se soustraire à cela revient à nier l'existence même de la société dans laquelle on vit. S'exclure de la société n'est pas moralement répréhensible dans l'absolu (cf. ermite), mais il faut être prêt à en accepter toutes les conséquences.
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= Compétence =
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Après tout est question de compétences, à part les psychopathes, toute personne possède un minimum de considération pour les autres et donc devrait s'attacher à éviter toute injustice pour rester en accord avec sa propre morale. A partir de là , tout comme éviter de juger à tout prix, c'est une forme de paresse morale coupable - et que personnellement je trouve méprisable - de juger s'en s'assurer d'avoir tous les éléments importants en main (et encore plus lorsqu'ensuite ses propres actions impactent la personne jugée). Il est extrèmement révélateur que seuls les extrémistes tiennent un discours qui ne laisse aucune place au doute : pour eux il est largement préférable de neutraliser toute personne dont ils soupçonnent qu'elle s'écarte de leur morale, pas besoin de preuve : le soupçon suffit.
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Ce qui m'amène à constater une conséquence naturelle (un peu hâtive et manichéenne à mon gout et en tout cas largement sujette à révision) sur la nature des extrémistes : il semblerait que ce sont soit des psychopathes, soit des personnes intellectuellement limitées ou dont l'intellect est au moins complètement submergé par leurs émotions (en tout cas ne constatant pas les incohérences auquelles les mènent leurs systèmes de valeur).
Enfin, développer ce sujet reviendrait à écrire un bouquin entier de toute façon. En ce qui me concerne, je me contenterais donc du manichéen et d'un post-it mental 'à réviser'
Que l'on soit bien d'accord : je ne parle pas d'être juré ou bien d'agir pour empêcher quelque chose que l'on juge (il s'agit donc bien d'un jugement) répréhensible. Je parle du jugement qui n'apporte rien, comme celui que l'on peut présenter sur un blog (pardonnez moi, Fabien ; ceci dit, vous avez vous même précisé que cette enfilade n'avait pas pour but de juger, donc vous n'êtes pas concerné). Faire des reproches à une ou plusieurs personnes, d'autant plus lorsqu'elles ne sont même pas présentes ou qu'il s'agit d'un groupe "indéfini" de personnes, me parait plus que superficiel, sans intérêt et, excusez moi si je vous parait violent, épiquement arrogant.
Cela n'empêche pas d'avoir une opinion, bien entendu, du moment que l'on est conscient de la faillibilité de son jugement. Et l'on peut tout à fait l'exprimer, du moment que l'on a posé au préalable le fait que le jugement est basé sur des hypothèses qui peuvent être fausses et / ou partielles. Cette base est souvent implicite, mais pas toujours, loin s'en faut. Et notamment, il est dommageable que des personnes tout à fait consciente de la chose ne prenne pas garde au fait que d'autres peuvent ne pas l'être.
Bonsoir à vous. Allons, Ideus, n'êtes-vous pas précisément en train de me juger l'air de rien, dans votre second paragraphe?
Quoi qu'il en soit et
aussi surprenant que cela puisse vous paraître, mes préoccupations en rédigeant
ce message étaient bien loin de savoir si certains de mes lecteurs risquaient
d'y voir un reproche personnel injustifié. Il n'est pas si facile d'avouer
publiquement le meurtre d'un innocent, même s'il s'agit de nuancer mon
acte...
Je vous engage à lire les deux articles que je viens d'ajouter au bas de mon message: Sans-logis quai de Valmy et Un juste.
AUCUNE LIMITE À L'IMBÉCILITÉ?
Bonsoir LOL. Est-ce la commisération pour son prochain qui mérite à vos yeux le qualificatif d'imbécillité sans limite?