Après une journée toujours plus estivale que printanière, la nuit était relativement fraîche. J'arpentais les rues de la proche banlieue parisienne, à la recherche d'une victime potentielle, quand j'aperçus au loin un marginal en train d'uriner contre un arbre. Un ``sans domicile fixe'', les nommez-vous maintenant, comme si cesser de les appeler ``clochards'' allait rendre moins terrible leur condition. Il n'avait pas même une tente comme celle que Médecins du Monde a déployées cet hiver, juste un manteau crasseux pour s'isoler du sol. Malgré la distance, je constatai qu'il devait souffrir d'une maladie de peau qui couvrait de plaques squameuses ses mains et une partie de son visage.

Le malheureux me lança un regard morne quand je m'approchai à pas lents une fois qu'il se fut rassis. C'est un regard que je connais bien pour l'avoir lu dans les yeux de nombre de mes victimes, quand je ne tue pas des criminels -- le regard d'un homme dont seul le corps vit encore. Je crois que ces gens au-delà du désespoir méritent plus que nous autres vampires le terme de morts-vivants.

Je m'accroupis pour me porter à sa hauteur.

« Qu'est-c'tu m'veut, toi? aboya-t-il à mon encontre, mais même sa tentative d'hostilité manquait de vie. Ça t'excite de m'voir comme ça?

- Non. »

Ce n'était, à vrai dire, qu'une semi-vérité. Malgré sa santé précaire, l'aiguillon du désir me taraudait. Ironique, n'est-ce pas, que ce soit moi, son meurtrier, à lui avoir manifesté le plus d'intérêt de toutes ces dernières années? Mais j'étais sincère en répondant à sa question implicite: bien que j'eusse certes besoin de son sang, sa situation ne me procurait aucun plaisir.

J'engageai alors la conversation à sa plus grande surprise, si tant est qu'il pût encore éprouver des émotions dignes de ce nom derrière le mur de son abattement. D'abord désorienté par cette subite attention, il finit par se rendre à mes interrogations patientes et accepta de me raconter son histoire par trop banale. Il s'appelait Michel M. Une famille ouvrière, la distance avec ses parents, le dédain de ses camarades, des études ratées, des petits boulots, une ou deux tentatives de suicide, le chômage, la pauvreté, la longue descente aux enfers... Et l'indifférence, surtout, la cruelle indifférence de tous ceux qui, jour après jour, passaient à un mètre de lui sans le voir, comme s'il faisait partie du décor. Je devinai à demi-mots qu'il eût pu devenir un menuisier de talent, pourtant, si les événements avaient été autres. Mais il était bien trop tard pour envisager un nouvel espoir. Notre discussion dura près d'une heure.

Enfin, après m'être assuré que les alentours étaient parfaitement déserts, je m'approchai en silence. Il n'y avait rien à dire; il savait déjà, instinctivement, que je serais sa fin. Il ne fit pas un geste pour se défendre quand je l'entourai de mes bras -- ce qui, d'ailleurs, eût aussitôt sauvé sa vie, car je serais allé me chercher une autre victime, -- ni quand je plongeai mes dents dans sa chair et sentis avec un frisson son sang jaillir dans ma bouche. Les images que convoyaient son fluide vital confirmèrent tout le reste, la vacuité de son existence, le néant dévasté qu'était devenu son esprit.

Quant tout fut fini quelques minutes plus tard, j'emportai son corps pour m'assurer qu'il ne serait pas retrouvé de sitôt. Sinistre tâche que celle-là, et j'eusse préféré ne pas prolonger dans sa mort le non-être qui avait marqué sa vie. Hélas, je n'avais pas le choix, à cause des chasseurs. Pas de cadavre, pas de preuve, pas de piste. Michel M. n'existera désormais plus que dans mon souvenir, et dans le vôtre, un peu, je l'espère.

Dans les jours qui viennent, peut-être un membre d'une association caritative remarquera-t-il sa disparition et la signalera-t-elle à la police, laquelle se hâtera de classer l'affaire sans suite. Personne ne se soucie réellement du sort d'un vagabond. Certainement pas, en tout cas, ses voisins bien-pensants qui prenaient grand soin de ne pas le voir.

Alors, qui est le plus condamnable? Moi, qui ai mis fin à ses jours? Ou vous, qui l'avez privé de tout, jusqu'au droit le plus élémentaire: celui d'exister dans votre regard?

Ajout du 14 mai 2007 Il fait bon constater qu'il reste encore des humanistes pour prendre la plume et alerter leurs contemporains sur la misère des laissés pour compte ou pour agir au quotidien dans la mesure de leurs moyens. Je rêve d'un jour où je ne pourrais plus affirmer sans mentir avoir tué un innocent par commisération.