Comme j'espère l'avoir fait transparaître dans mes précédents articles relatant mon histoire, cette période de ma vie s'écoula finalement sans grands heurts. J'ai déjà évoqué que mon père me destinait à la chevalerie, en les valeurs de laquelle il croyait beaucoup plus que bien d'autres seigneurs de l'époque, mais, évidemment, j'avais de tout autres aspirations. Ces divergences nous occasionnèrent plus d'une dispute.

A la longue, il admit cependant qu'il ne me ferait jamais changer d'avis et ne tenta plus de me convaincre directement, d'autant que mes frères lui donnaient plus ample satisfaction, mais je réalise que ses idées m'ont durablement marqué. Malgré nos querelles et notre incompréhension réciproque, je crois qu'il m'aimait profondément. Je regrette de ne pas l'avoir mieux connu, et quand je repense au sort qui l'attendait, et tous mes proches avec lui... La mémoire d'un vampire est lourde de ses erreurs tragiques et du souvenir des êtres chers perdus à jamais.

Pour en revenir à ces années d'une bienheureuse insouciance, ce fut à cette époque que je découvris les douceurs de la compagnie féminine entre les bras de femmes de petite vertu, de l'une ou l'autre de nos servantes et même de roturières hardies lors de mes pérégrinations. Je restais pourtant relativement sage pour deux raisons. La première, vous la connaissez déjà: la connaissance intellectuelle m'attirait davantage que les plaisirs de la chair. Quant à la seconde, elle se nommait Eléonor de la Fontaine aux Lys, fille cadette d'un vicomte voisin.

Depuis que je l'avais croisée par hasard au cours de mes recherches, je ne parvenais jamais à l'ôter totalement de mon esprit. Sa beauté exquise et son esprit vif lui valaient nombre prétendants, dont je fis bientôt partie, mais pour mon plus grand malheur, ses qualités allaient de pair avec une profonde indifférence pour la gent masculine. Je tentai à d'innombrables reprises de la séduire, sans plus de succès que pour mon autre quête.

Je quittais doucement l'adolescence pour entrer dans l'âge adulte et, opiniâtre, continuais à rechercher en vain des vampires. Mais le destin ne pouvait indéfiniment repousser l'échéance. Une nuit de l'an 1347, je finis par rencontrer enfin un de ces êtres dont j'espérais tant.