L'Enseignement d'Antoine Curone
Par Fabien de Montargy le vendredi 4 mai 2007, 02:15 - Mon histoire - Lien permanent
Il y a de cela six cent cinquante-huit ans et huit mois, à l'âge de dix-neuf ans et demi, je venais donc de voir entrer dans ma vie un vampire. Il ne m'enleva pas aux miens pour me transformer contre mon gré, ni ne m'entraîna dans une sordide machination pour s'approprier notre domaine. Non, il ne fit rien d'amoral, rien de néfaste ou malveillant. Comme n'importe quel être humain, il s'excusa de s'être introduit chez moi sans mon autorisation et se présenta.
Il s'appelait Antoine Curone, francisation de son nom car il était né au temps de la splendeur de l'empire romain. (Avant le Christ! J'en étais tout étourdi.) Il m'expliqua la raison de son intérêt pour moi: dans la tradition des philosophes antiques, il recherchait des disciples pour leur transmettre sa sapience.
Pendant les siècles de son existence, Antoine avait parcouru le monde, s'arrêtant de-ci de-là à la faveur d'une rencontre avec un esprit vif. Mais il regrettait que les mortels de notre époque fussent si imprégnés de religion qu'ils en perdaient leur capacité à remettre en cause leurs convictions. Il espérait que moi, le jeune homme qui osait braver tous les tabous en recherchant des vampires, je pusse enfin lui offrir des débats dignes de ce nom. Avait-il eu l'intention de faire de moi son semblable quand il avait pris la décision de se montrer à moi? Je l'ignore et ne me préoccupai jamais de le lui demander quand je l'eusse pu. Mais cela importe peu: le fait est qu'il n'aborda pas la question, et moi non plus.
Pendant notre discussion -- qui tournait, je dois l'avouer, plutôt au monologue d'Antoine, perturbé que j'étais que mon rêve fût devenu réalité, -- je l'examinai à loisir. Son physique pouvait sans difficulté le faire passer pour un italien fuyant le soleil et vaguement malade. A première vue, son apparence ne le distinguait pas d'un mortel. Pourtant, quelque chose clochait dans son visage. Je finis par identifier l'origine de cette impression étrange: ses cheveux blancs et la longue expérience de la vie révélée par son regard contredisaient la fermeté dépourvue de rides de sa peau. Quand les premiers l'identifiaient comme un très vieil homme, ses traits lui donnaient au plus trente-cinq ans. Je remarquai également à la longue un léger accent. C'était subtil, et difficilement identifiable, mais quelque chose dans sa manière de parler trahissait des origines étrangères inhabituelles.
D'autres indices ténus caractérisaient son vampirisme, comme je le notai au fil du temps. Ses gestes étaient trop rapides, trop précis pour un être humain. Il oubliait parfois de cligner des paupières quand il s'enflammait, donnant involontairement à son regard une fixité et une intensité assez dérangeantes, et ne reprenait sa respiration que pour pouvoir parler. Et, par moments, je pouvais distinguer deux longues canines supérieures évoquant les crocs d'un loup. Malgré tout, un observateur inattentif n'eût jamais deviné sa véritable nature sans s'en être préalablement douté.
Nous conversâmes presque toute la nuit. De mon côté, j'avais peine à croire à ma chance, et quant à Antoine, il était ravi d'avoir trouvé en moi une oreille aussi complaisante. Je dormis jusqu'à tard le lendemain, ce qui conduisit mes proches à me croire malade. Je ne fis rien pour les détromper.
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Commentaires
Je m'étonne de l'âge de votre ancien ami. Lors de votre rencontre, il avait bien plus de mille ans, si je sais encore compter (et je n'en doute pas), hors vivre aussi longtemps est très impressionnant. Comment a-t-il résisté au désespoir, à la dépression, et plus généralement au traumatisme de l'immortalité ?
Bonsoir Ideus. Vous soulevez en effet un point tout à fait pertinent: rares sont les vampires à vivre plus de quelques siècles. Bien qu'à l'époque, les bouleversements de la société fussent bien plus lents que ce que nous pouvons connaître aujourd'hui, la disparition de tous les mortels aimés les un après les autres, d'accident, de maladie ou de vieillesse, suffisait à les pousser lentement au suicide.
Cependant, Antoine Curone était différent. Il avait l'âme d'un ermite, bienveillant envers chacun mais ne s'attachant à personne. Si j'avais dû périr sous ses yeux, il aurait certes déploré mon trépas d'un point de vue philosophique, mais n'en aurait pas souffert affectivement. Je crois que l'on peut dire qu'il se suffisait à lui-même en dépit de son désir d'échanger avec des interlocuteurs intelligents. Il n'entretenait de liens affectifs ni avec des gens, ni avec des lieux, ni avec des époques.
Je ne peux pas en dire autant. J'ai besoin de la compagnie des mortels, même si je dois généralement me contenter de relations superficielles et de mensonges, et même si j'ai appris à supporter ma solitude.
Vous avez tout de même le bonheur de ne pas vivre que ça.
Quoi qu'il en soit, vous parlez de votre instructeur au passé. Il est donc, je suppose, mort. Est-ce qu'il a tout de même finalement été rattrapé par ce que j'appellerais le "blues de l'immortel" ou est-ce une toute autre raison que vous nous raconterez plus tard ?
Cher Fabien, cher Ideus
Bonjour.
Fabien,
N'y-t-il pas à votre connaissance de vampires ayant accepté l'inneluctable trépas des mortels ? On dit parfois qu'on pleure la perte des êtres chers, pas leur disparition. Le chagrin est surtout égoïste, ne pensez-vous pas ?
Ne faudrait-il pas plutôt compatir au chagrin de ceux qui reste et souffrent de cette perte ?
Le travail de deuil est moins dur à plusieurs. Sans doute est-ce une malédicition pour un vampire solitaire ? Une malédiction que vous cherchez à briser par ce blog ? Comme Antoine l'a peut-être fait avec vous ?
Bonsoir à vous deux. Ideus, si j'ai effectivement le bonheur de ne pas vivre que cela, nous subissons à deux notre solitude commune. Au sujet d'Antoine, je ne l'ai jamais revu depuis le Moyen-Age. J'ignore quel fut son sort, mais tout me porte à croire qu'il n'est plus de ce monde. Je vous raconterai bien entendu comment nous nous séparâmes pour la dernière fois sans savoir, alors, que ce serait pour toujours.
Pour vous répondre, Lionel, c'est vrai, le chagrin est égoïste. Tout comme la douleur de la solitude, d'ailleurs. Mais une chose m'interpelle dans votre commentaire: pourquoi ne nous incluez-vous pas, justement, dans ceux qui restent, qui éprouvent du chagrin et souffrent de la perte des êtres chers? N'avons-nous pas le droit de regretter que tout le bonheur que nous avons pu ressentir avec une personne soit inexorablement envolé? Le souvenir ne remplace pas la présence, et nous nous attachons d'autant plus profondément que nous nous attachons rarement. A défaut de nous considérer dignes de compassion, s'il vous plaît, accordez-nous au moins le droit de pleurer les amis perdus à jamais.
Et encore ne parlons-nous là que des disparitions naturelles. Se lier à un mortel signifie toujours le mettre en danger par notre seule proximité. Comme dans n'importe quelle guerre, les innocents sont trop souvent pris en otage pour atteindre un ennemi inaccessible directement... A la souffrance de la perte s'ajoute alors la culpabilité de l'avoir involontairement provoquée.
Je réalise que je n'ai pas répondu à votre dernier paragraphe. Mon journal a plusieurs objectifs. Désamorcer la peur et la haine, d'abord, en vous montrant que nous ne sommes pas si différents. Soulager ma conscience, ensuite, dans l'espoir sans doute insensé d'obtenir votre pardon. Et aussi faire revivre un peu ceux qui ont sombré dans l'oubli, oui, et qui n'existent plus que dans la mémoire du très vieil homme que je suis. Je n'en ai pas encore eu l'occasion, mais je compte vous parler plus précisément des gens qui m'ont marqué, à la manière d'un hommage à leur mémoire.
Mais comme je l'expliquais à Ideus, Antoine ne souffrait pas du deuil des gens qu'il avait connus, ou du moins pas comme vous ou moi. Parce qu'il ne s'attachait jamais véritablement, il envisageait la mort des membres de son entourage de manière bien plus sereine.
Pour Fabien :
Désamorcer à la fois la peur et la haine risque de se révéler difficile.
Bonsoir gyver. Je sais bien que la peur est naturelle. Moi aussi, j'ai été un mortel côtoyant un vampire, pour lointain que soit ce souvenir. Mais je crois sincèrement qu'une meilleure compréhension permettrait de la ramener au niveau de simple réflexe instinctif.
Pour ce qui est de la haine, vous dites ne pas haïr les animaux dangereux. Certes, mais voyez-vous, j'aimerais autant ne pas finir dans un zoo pour le restant de mes nuits -- même parqué dans une réserve en ``semi-liberté'', -- ou empaillé comme trophée au-dessus d'une cheminée.
Vous ne risquez guère de
rencontrer un prédateur au hasard d'une rue, dans le monde moderne, alors que
nous vivons parmi vous.
En outre, votre autre comparaison ne peut s'appliquer, car elle signifierait que vous haïssez tous ceux d'entre nous qui ne se suicident pas. Tuer des êtres humains est pour nous une question de survie; il n'y a que sur le choix des victimes que nous pouvons agir. Peut-être excluez-vous certains mortels des ``autres'' à protéger, mais cela mériterait d'être précisé.
Enfin, suis-je représentatif? Non, dans la mesure où je suis tellement plus vieux que tous ceux des miens encore en vie. On ne peut attendre d'eux la maîtrise que j'ai acquise en six siècles et demie. Mais oui, dans le sens où la plupart de mes semblables respectent la vie des mortels et refusent, au moins en temps normal, de tuer des innocents. Tous n'auraient pas nécessairement la force de se suicider s'ils se retrouvaient acculés à boire le sang d'un innocent ou n'épargneraient quelqu'un qui menace leur sécurité, et les critères qui rendent une victime acceptable dépendent du vampire, mais d'une manière générale, les miens n'attaquent pas des passants au hasard dans la rue.
Evidemment, nous avons aussi nos psychopathes. S'ils se montrent suffisamment discrets, ils risquent de continuer leurs exactions à l'insu de tous. Mais si jamais ils se trahissent, ils seront éliminés sans état d'âme. Autrefois, je m'en chargeais avec mes hommes, mais je suis maintenant à la retraite et laisse cette tâche à mes successeurs.
Je ne souhaitais pas vous assimiler personnellement à un animal. Mon seul objectif était de décrire les conditions qui pourraient générer chez moi de l'hostilité :
un être conscient du mal qu'il fait et qui choisit de le faire.
Sur le point concernant tuer plutôt que se suicider, je ne suis pas à l'aise. Surtout que je ne suis guère végétarien moi-même donc je tue aussi (bien que donnée par abbatoir interposé, la mort des animaux que je mange est de ma pleine responsabilité).
Il y a deux aspects qui me posent problème : la souffrance et la mort elle-même. Pour la première, je la considère quasiment inacceptable (au mieux on peut y trouver des circonstances atténuantes). J'ai 2 kgs de foie gras dans ma réserve et je me pose des problèmes de conscience car je ne sais pas à quel point les volatilles souffrent même si le foie gras vient de fermes où on gave à la main et pas en déchirant l'oesophage des animaux comme des brutes... J'ai même mauvaise conscience quand je ne tue pas instantanément un moustique et que je vois la pauvre bestiole ramper à moitié écrasée (et pourtant je suppose qu'elle n'a guère de place dans son minuscule système nerveux pour le concept de douleur).
Pour la seconde, la mort fait partie d'un cycle naturel et est inéluctable. Personnellement je la vois comme un passage (sans conviction réelle sur la nature de l'autre bord). L'assassinat pour moi est donc essentiellement un vol de potentiel humain. Le vol touche bien évidemment la personne tuée (en la privant des bonheurs à venir), mais également ses proches (de la même façon). Là ou je ne vous adresse aucun reproche, c'est sur le meurtre de personnes purement nuisibles, se délectant de la souffrance des autres (même s'ils étaient corrigeables, les horreurs qu'ils ont commises les condamnent de toute façon à rester des monstres ou à être anéantis par leur conscience retrouvée). Cela restreint toutefois pas mal votre terrain de chasse (encore que sur 6 milliards de personnes il doit y avoir des casse-croutes potentiels en nombre suffisant). Par contre le meurtre d'un innocent tel que celui que vous avez décrit précédemment est plus difficile à accepter. Il est complexe de savoir quels espoirs il était possible de placer dans la vie future de l'homme que vous avez tué. Votre sentiment était qu'il ne pouvait plus rien attendre de la vie, en êtes-vous certain ? De mon point de vue, si vous êtes à même grâce à vos ressources hors du commun de fournir un futur à un être humain, vous n'avez pas le droit de le tuer. Rien ne vous oblige à tendre la main à tous les miséreux, car c'est impossible, mais justifier un meurtre par la misère de l'être en question est un raccourci trop facile. Je suppose que vous avez déjà mené ces réflexions il y a bien longtemps, mais j'aimerais savoir ce que votre morale vous autorise précisément sur ce point.
En résumé, si vous faites sciemment souffrir vos victimes, tout particulièrement si elles sont innocentes, vous me compterez parmi vos adversaires (pas en tant que chasseur, vous ne m'avez pas donné de raison justifiant que je tente de vous détruire, mais il y a d'autres manières de restreindre votre champ d'action). De même, si vous tuez des innocents qui pourraient avoir un avenir je ne pourrai l'approuver.
Bonsoir gyver. Je vous ai répondu dans un article où j'explique comment je choisis mes victimes.