Il y a de cela six cent cinquante-huit ans et huit mois, à l'âge de dix-neuf ans et demi, je venais donc de voir entrer dans ma vie un vampire. Il ne m'enleva pas aux miens pour me transformer contre mon gré, ni ne m'entraîna dans une sordide machination pour s'approprier notre domaine. Non, il ne fit rien d'amoral, rien de néfaste ou malveillant. Comme n'importe quel être humain, il s'excusa de s'être introduit chez moi sans mon autorisation et se présenta.

Il s'appelait Antoine Curone, francisation de son nom car il était né au temps de la splendeur de l'empire romain. (Avant le Christ! J'en étais tout étourdi.) Il m'expliqua la raison de son intérêt pour moi: dans la tradition des philosophes antiques, il recherchait des disciples pour leur transmettre sa sapience.

Pendant les siècles de son existence, Antoine avait parcouru le monde, s'arrêtant de-ci de-là à la faveur d'une rencontre avec un esprit vif. Mais il regrettait que les mortels de notre époque fussent si imprégnés de religion qu'ils en perdaient leur capacité à remettre en cause leurs convictions. Il espérait que moi, le jeune homme qui osait braver tous les tabous en recherchant des vampires, je pusse enfin lui offrir des débats dignes de ce nom. Avait-il eu l'intention de faire de moi son semblable quand il avait pris la décision de se montrer à moi? Je l'ignore et ne me préoccupai jamais de le lui demander quand je l'eusse pu. Mais cela importe peu: le fait est qu'il n'aborda pas la question, et moi non plus.

Pendant notre discussion -- qui tournait, je dois l'avouer, plutôt au monologue d'Antoine, perturbé que j'étais que mon rêve fût devenu réalité, -- je l'examinai à loisir. Son physique pouvait sans difficulté le faire passer pour un italien fuyant le soleil et vaguement malade. A première vue, son apparence ne le distinguait pas d'un mortel. Pourtant, quelque chose clochait dans son visage. Je finis par identifier l'origine de cette impression étrange: ses cheveux blancs et la longue expérience de la vie révélée par son regard contredisaient la fermeté dépourvue de rides de sa peau. Quand les premiers l'identifiaient comme un très vieil homme, ses traits lui donnaient au plus trente-cinq ans. Je remarquai également à la longue un léger accent. C'était subtil, et difficilement identifiable, mais quelque chose dans sa manière de parler trahissait des origines étrangères inhabituelles.

D'autres indices ténus caractérisaient son vampirisme, comme je le notai au fil du temps. Ses gestes étaient trop rapides, trop précis pour un être humain. Il oubliait parfois de cligner des paupières quand il s'enflammait, donnant involontairement à son regard une fixité et une intensité assez dérangeantes, et ne reprenait sa respiration que pour pouvoir parler. Et, par moments, je pouvais distinguer deux longues canines supérieures évoquant les crocs d'un loup. Malgré tout, un observateur inattentif n'eût jamais deviné sa véritable nature sans s'en être préalablement douté.

Nous conversâmes presque toute la nuit. De mon côté, j'avais peine à croire à ma chance, et quant à Antoine, il était ravi d'avoir trouvé en moi une oreille aussi complaisante. Je dormis jusqu'à tard le lendemain, ce qui conduisit mes proches à me croire malade. Je ne fis rien pour les détromper.