Les Vampires et la Foi
Par Fabien de Montargy le mardi 8 mai 2007, 22:47 - Mon histoire - Lien permanent
A ma plus grande surprise, strictement rien de surnaturel ne se produisit: ni intervention divine, ni ricanement satanique, ni grondement de tonnerre, ni odeur de souffre. La chapelle ne se fissura pas et Antoine ne prit pas feu brusquement sous mes yeux. Il pénétra simplement dans la nef, se signa avec de l'eau bénite, marcha jusqu'au chœur, sauta d'un bond sur l'autel et s'y assit pour me faire face. De mon côté, je n'osais passer le portail. Plusieurs secondes s'écoulèrent, pendant lesquelles je restai paralysé d'effroi... Puis, constatant que la fureur céleste ne voulait décidément pas s'abattre sur nous malgré un aussi impudent blasphème, un fou-rire nerveux menaça de m'emporter et je dus me mordre la langue pour éviter d'ameuter le voisinage.
Après un regard à l'extérieur, j'entrai à mon tour et refermai précautionneusement le battant derrière moi.
« D'accord, reconnus-je à voix basse, vous n'êtes pas démoniaque. Mais partons vite d'ici avant que quelqu'un ne nous surprenne! »
Il accepta et, après avoir soigneusement effacé tout indice de son passage sur l'autel, me rejoignit tranquillement. Je ne me sentis de nouveau à l'aise que quand nous retrouvâmes notre cachette.
« Bien, reprit-il. Sache donc que si j'ai déjà croisé des anges et des démons, j'ai la certitude qu'ils sont de la même nature que les dieux domestiques auxquels nous croyions ou encore vos lutins, héritiers de nos esprits des bois: des âmes de nos aïeux décédés. J'ai vu de la magie, et je peux t'assurer que ce que vous prenez pour des miracles en fait partie, mais pas trace de votre Dieu.
- Mais qui a créé le monde? »
Il haussa les épaules.
« Ça, je n'en sais rien. Qui que ce soit, il n'a pas daigné me mettre dans la confidence.
- Et qui a créé les vampires?
- Je n'en sais rien non plus. Le même qui a créé les hommes, je suppose. »
J'avouai qu'après tout, rien ne me permettait de croire le contraire. Notre discussion se poursuivit quelques temps mais ne dura pas: ce soir-là, Antoine m'abandonna relativement tôt malgré mon insistance. Il voulait m'obliger à conserver un rythme de sommeil normal, mais me promit de revenir nuit après nuit tant que je le désirerais, compensant par la régularité la brièveté de nos rencontres. J'acceptai de prendre mon mal en patience. J'étais jeune, et Antoine avait l'éternité devant lui.
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Commentaires
Un fait me surprend : pourquoi donc Antoine se signe-t-il avec de l'eau bénite alors qu'il ne croit pas en Dieu ? Est-ce une superstition ? un réflexe venant d'une période religieuse ? un geste qu'il a fait pour vous mettre à l'aise (qui contraste pourtant avec sa position sur l'autel) ?
Personnellement je suppose que c'est par respect. Que ce soit par respect pour les croyants, notamment Fabien qui était présent, ou par respect pour le lieu de culte lui même. Il n'est pas nécessaire de croire pour avoir du respect envers la Foi véritable.
Pour le coup, je crois que c’étais plus une provocation envers Fabien, un clin d’œil, sachant que si un dieu existe, il est assez intelligent pour avoir compris le geste et ne pas s’en être offusqué.
Pour ma part, je pense surtout qu'en philosophe éclairé, Antoine a pu juger, au cours des siècles, de l'inexistence de Dieu ou, s'il existe, de son profond désintérêt pour ses vieux jouets oubliés sur cette motte de boue que nous appelons Terre.
Bien sûr, il reste la possibilité que la Création ne soit que le Téléviseur de Dieu.
Dans les trois hypothèses, aucun risque pour lui.
Bien sûr ce n'est qu'une opinion...
Certes, Lionel, mais cela ne répond pas à la question : pourquoi se signer.
Pourquoi se signer à l'eau bénite ? Pour démontrer à Fabien (comme celui-ci nous le contait dans "Deuxième soir") que se reposer sur les principes chrétiens qu'on lui avait inculqué depuis l'enfance était une erreur.
En refusant d'élargir son point de vue au-delà de la doctrine et des croyances de l'Eglise catholique romaine, Fabien ne pouvait pas aborder le mode de pensée d'un philosophe romain pré-chrétien. Antoine, sans briser complètement la foi de Fabien, le prépare ainsi à accepter son discours.
Notons que Fabien ne relève pas la comparaison entre les anges, serviteurs de Dieu, et les manes et autres lutins, créatures païennes, soit pour l'époque quasi-démoniaques.
A mon sens, il n'a pas de repect de la part d'Antoine pour la religion dans ses actes (ne saute-t-il pas sur l'autel consacré?)... mais il y en a dans la
façon qu'il a de ne pas nier l'existence du Dieu chrétien de Fabien.
Si Antoine croit en "Dieu", principe créateur, il me semble plutôt agnostique que dogmatique.
Personnellement, mon respect m’nterdit de rentrer dans une Église (je suis un agnostique et ne suis pas un vampire, je tiens à le préciser). Ceci pour dire que j’ai du mal à accepter le geste d’Antoine comme respectueux, mais je peux comprendre que plusieurs personnes aient plusieurs manières d’arriver à la même fin. De toute manière, si Dieu existe, il est suffisamment intelligent pour comprendre, donc tout va pour le mieux.
Si la création est le téléviseur de Dieu, alors il a forcément plusieurs chaînes (puisque nous sommes à son image, s’pas ?). Donc, il a plusieurs, bestioles qui baragouinent, gigotent et se crêpent le chignon à regarder. Donc, les extra-terrestres existent.
Voilà.
Bonsoir à vous tous. Je ne peux prétendre savoir avec certitude ce qu'Antoine avait en tête, mais mon interprétation rejoint les vôtres, David et Lionel. Je pense en effet qu'il s'agissait d'une provocation destinée à me prouver que même le pire blasphème -- un vampire mécréant singeant les fidèles en se signant à l'eau bénite dans un lieu saint avant de profaner l'autel; vous rendez-vous compte de ce que cela pouvait représenter à mes yeux d'homme du Moyen-Age? -- n'attirerait aucune colère divine. Sans pour autant détruire ma croyance en un Dieu tout-puissant, il entendait me démontrer d'une part la futilité de nos superstitions, et d'autre part l'erreur que signifiait considérer les vampires comme des entités sataniques. Il est intéressant de noter que malgré son intention de me choquer, il prit soin de ne rien déranger dans son passage. Bien que professant en effet l'agnosticisme, il respectait la foi, du moment qu'elle ne se montrait pas contradictoire avec la réalité vérifiable.
Lionel: Pour ce qui est d'une identité entre les anges, les démons et les fantômes... J'étais si ébranlé dans mes certitudes ce soir-là qu'à dire vrai, je n'en étais plus à si peu près.