A ma plus grande surprise, strictement rien de surnaturel ne se produisit: ni intervention divine, ni ricanement satanique, ni grondement de tonnerre, ni odeur de souffre. La chapelle ne se fissura pas et Antoine ne prit pas feu brusquement sous mes yeux. Il pénétra simplement dans la nef, se signa avec de l'eau bénite, marcha jusqu'au chœur, sauta d'un bond sur l'autel et s'y assit pour me faire face. De mon côté, je n'osais passer le portail. Plusieurs secondes s'écoulèrent, pendant lesquelles je restai paralysé d'effroi... Puis, constatant que la fureur céleste ne voulait décidément pas s'abattre sur nous malgré un aussi impudent blasphème, un fou-rire nerveux menaça de m'emporter et je dus me mordre la langue pour éviter d'ameuter le voisinage.

Après un regard à l'extérieur, j'entrai à mon tour et refermai précautionneusement le battant derrière moi.

« D'accord, reconnus-je à voix basse, vous n'êtes pas démoniaque. Mais partons vite d'ici avant que quelqu'un ne nous surprenne! »

Il accepta et, après avoir soigneusement effacé tout indice de son passage sur l'autel, me rejoignit tranquillement. Je ne me sentis de nouveau à l'aise que quand nous retrouvâmes notre cachette.

« Bien, reprit-il. Sache donc que si j'ai déjà croisé des anges et des démons, j'ai la certitude qu'ils sont de la même nature que les dieux domestiques auxquels nous croyions ou encore vos lutins, héritiers de nos esprits des bois: des âmes de nos aïeux décédés. J'ai vu de la magie, et je peux t'assurer que ce que vous prenez pour des miracles en fait partie, mais pas trace de votre Dieu.

- Mais qui a créé le monde? »

Il haussa les épaules.

« Ça, je n'en sais rien. Qui que ce soit, il n'a pas daigné me mettre dans la confidence.

- Et qui a créé les vampires?

- Je n'en sais rien non plus. Le même qui a créé les hommes, je suppose. »

J'avouai qu'après tout, rien ne me permettait de croire le contraire. Notre discussion se poursuivit quelques temps mais ne dura pas: ce soir-là, Antoine m'abandonna relativement tôt malgré mon insistance. Il voulait m'obliger à conserver un rythme de sommeil normal, mais me promit de revenir nuit après nuit tant que je le désirerais, compensant par la régularité la brièveté de nos rencontres. J'acceptai de prendre mon mal en patience. J'étais jeune, et Antoine avait l'éternité devant lui.