A en juger par vos écrits, je risque de vous apparaître comme un être froid et insensible, car ni la souffrance ni la mort ne m'émeuvent beaucoup. Je ne suis pas pour autant incapable de compassion, certes non, mais il s'agit plus chez moi d'un mouvement de sympathie raisonné que d'une projection émotive viscérale. Quoi qu'il en soit, mon opinion s'apparente à la vôtre, en moins virulente. Je répondrai uniquement sur le sujet des victimes que je tue pour m'alimenter, en laissant de côté ce que j'ai pu commettre dans le cadre de la longue guerre qui m'a opposé à l'Inquisition et à ses héritiers. Il me faudrait expliquer trop de choses pour aborder ce propos maintenant. Disons seulement que j'ai déjà fait souffrir des innocents, par nécessité, mais j'ai toujours cherché de toutes mes forces à l'éviter.

Je n'aime pas la souffrance, qu'il s'agisse de souffrance physique ou psychologique, humaine ou animale. A ce titre, vos méthodes d'élevage modernes, ``industrielles'', me semblent extrêmement cruelles dans leur réduction de l'animal sensible au rang de simple objet. Je ne suis cependant pas dénué de reproches. Il m'arrive, face à un individu que je considère particulièrement abject par le plaisir qu'il tire de la détresse de ses propres victimes, de le rudoyer et de me laisser aller à jouer avec sa peur du monstre inhumain que je représente. Punition, en lui faisant sentir que cette fois, les rôles sont inversés? Ou simple geste de colère? Il y a un peu des deux. Par ailleurs, j'utilise régulièrement ma dague -- j'en reparlerai -- pour me nourrir sur les criminels alors que la douleur d'un coup de poignard est autrement supérieure à celle de la morsure d'un vampire. Deux motivations peuvent intervenir, parfois conjuguées: la nécessité de maquiller mon meurtre, et la volonté de dissocier le besoin de sang du plaisir qu'il me procurerait si je le buvais directement.

Pour ce qui est de la mort en elle-même, je fais intervenir quatre paramètres: la volonté que la personne a -- ou pourrait avoir dans l'avenir -- de vivre, le temps qui lui est a priori dévolu dans ce monde, l'attachement d'autres êtres humains pour elle, et enfin ce que j'envisage qu'elle pourrait apporter à l'humanité dans son ensemble. Les personnes purement nuisibles n'existent probablement pas, mais à défaut, il y en a certaines dont il me semble que la malveillance dépasse largement les aspects positifs. Celles-là, je n'hésite pas à m'en nourrir. Reste les innocents -- notez que la plupart des chasseurs en font partie.

Dans certaines circonstances, il m'est arrivé d'achever des blessés qui n'avaient que peu de temps à vivre et que rien, dans les possibilités médicales disponibles, n'aurait pu sauver. Cela tombe sous le sens mais je tiens à préciser qu'évidemment, je n'étais responsable ni directement ni indirectement de leur état. J'ai également tué des gens en coma dépassé, mais uniquement quand les premières gorgées de leur sang me confirmaient que tout esprit avait abandonné leur corps. Ce n'est pas toujours le cas, même après que la médecine les a déclarés cliniquement morts.

Mes victimes les plus controversables sont celles dont la souffrance morale est telle qu'elles attendent la mort de leurs vœux, non pas comme un appel à l'aide adressé à leur entourage mais comme une délivrance. Je trouve votre société très dure vis-à-vis de la détresse psychologique, allant presque jusqu'à nier sa réalité. Je soupçonne que j'y suis plus sensible que vous et que c'est une des raisons qui rend ces meurtres plus difficiles à accepter à vos yeux.

Néanmoins, je cherche toujours à m'assurer du mieux que je le peux qu'il n'existe aucun espoir. Bien que ne pouvant me prétendre infaillible, j'ai au moins pour moi ma longue expérience de l'humanité et les bribes de pensées que convoie le sang pour un vampire. Je suis aussi certain que je peux l'être que, si je m'étais contenté de passer mon chemin, cet homme n'aurait jamais retrouvé le goût de vivre.

Vous parlez de mes ressources hors du commun. Une grosse somme d'argent n'eût servi qu'à le faire soupçonner d'un crime, sans pour autant lui redonner la confiance en soi qui lui faisait défaut. Il est possible -- mais non assuré, dans l'état de délabrement mental où se trouvait ce malheureux -- que j'eusse pu à force d'effort l'amener à retrouver le goût de vivre. Cela eût été une opération de longue haleine, au moins plusieurs mois de suivi intensif.

Mais je ne peux en aucun cas me permettre une telle implication. Demain, peut-être, je serai contraint d'abandonner derrière moi tout ce que je possède et de changer d'identité pour échapper à une attention trop pressante. Je prends constamment soin de ne pas me montrer prévisible dans mes déplacements. Et vous voudriez que je vienne, nuit après nuit, travailler à rendre sa dignité à un exclus que l'humanité a abandonné! C'est impossible. Tout ce que j'aurais pu faire, c'est de le laisser à sa misère jusqu'à ce qu'il finisse par y succomber.

Vous connaissez maintenant les principes qui guident mes choix. Suis-je un monstre? Peut-être. On ne peut pas rester totalement humain quand on a tué de ses propres mains des dizaines et des dizaines de milliers de victimes, que l'on a vu naître et s'éteindre les générations, que l'on n'a vécu que la guerre pendant des siècles et que l'on a repoussé les limites de sa propre résistance physique au-delà du concevable. Mais je ne suis pas dépourvu de morale. Ma réponse vous satisfait-elle?