Le Choix de mes victimes
Par Fabien de Montargy le vendredi 11 mai 2007, 00:55 - Repères - Lien permanent
Ce message est une réponse aux interrogations de gyver suite à mon récit du meurtre de Michel M.
A en juger par vos écrits, je risque de vous apparaître comme un être froid et insensible, car ni la souffrance ni la mort ne m'émeuvent beaucoup. Je ne suis pas pour autant incapable de compassion, certes non, mais il s'agit plus chez moi d'un mouvement de sympathie raisonné que d'une projection émotive viscérale. Quoi qu'il en soit, mon opinion s'apparente à la vôtre, en moins virulente. Je répondrai uniquement sur le sujet des victimes que je tue pour m'alimenter, en laissant de côté ce que j'ai pu commettre dans le cadre de la longue guerre qui m'a opposé à l'Inquisition et à ses héritiers. Il me faudrait expliquer trop de choses pour aborder ce propos maintenant. Disons seulement que j'ai déjà fait souffrir des innocents, par nécessité, mais j'ai toujours cherché de toutes mes forces à l'éviter.
Je n'aime pas la souffrance, qu'il s'agisse de souffrance physique ou psychologique, humaine ou animale. A ce titre, vos méthodes d'élevage modernes, ``industrielles'', me semblent extrêmement cruelles dans leur réduction de l'animal sensible au rang de simple objet. Je ne suis cependant pas dénué de reproches. Il m'arrive, face à un individu que je considère particulièrement abject par le plaisir qu'il tire de la détresse de ses propres victimes, de le rudoyer et de me laisser aller à jouer avec sa peur du monstre inhumain que je représente. Punition, en lui faisant sentir que cette fois, les rôles sont inversés? Ou simple geste de colère? Il y a un peu des deux. Par ailleurs, j'utilise régulièrement ma dague -- j'en reparlerai -- pour me nourrir sur les criminels alors que la douleur d'un coup de poignard est autrement supérieure à celle de la morsure d'un vampire. Deux motivations peuvent intervenir, parfois conjuguées: la nécessité de maquiller mon meurtre, et la volonté de dissocier le besoin de sang du plaisir qu'il me procurerait si je le buvais directement.
Pour ce qui est de la mort en elle-même, je fais intervenir quatre paramètres: la volonté que la personne a -- ou pourrait avoir dans l'avenir -- de vivre, le temps qui lui est a priori dévolu dans ce monde, l'attachement d'autres êtres humains pour elle, et enfin ce que j'envisage qu'elle pourrait apporter à l'humanité dans son ensemble. Les personnes purement nuisibles n'existent probablement pas, mais à défaut, il y en a certaines dont il me semble que la malveillance dépasse largement les aspects positifs. Celles-là , je n'hésite pas à m'en nourrir. Reste les innocents -- notez que la plupart des chasseurs en font partie.
Dans certaines circonstances, il m'est arrivé d'achever des blessés qui n'avaient que peu de temps à vivre et que rien, dans les possibilités médicales disponibles, n'aurait pu sauver. Cela tombe sous le sens mais je tiens à préciser qu'évidemment, je n'étais responsable ni directement ni indirectement de leur état. J'ai également tué des gens en coma dépassé, mais uniquement quand les premières gorgées de leur sang me confirmaient que tout esprit avait abandonné leur corps. Ce n'est pas toujours le cas, même après que la médecine les a déclarés cliniquement morts.
Mes victimes les plus controversables sont celles dont la souffrance morale est telle qu'elles attendent la mort de leurs vœux, non pas comme un appel à l'aide adressé à leur entourage mais comme une délivrance. Je trouve votre société très dure vis-à -vis de la détresse psychologique, allant presque jusqu'à nier sa réalité. Je soupçonne que j'y suis plus sensible que vous et que c'est une des raisons qui rend ces meurtres plus difficiles à accepter à vos yeux.
Néanmoins, je cherche toujours à m'assurer du mieux que je le peux qu'il n'existe aucun espoir. Bien que ne pouvant me prétendre infaillible, j'ai au moins pour moi ma longue expérience de l'humanité et les bribes de pensées que convoie le sang pour un vampire. Je suis aussi certain que je peux l'être que, si je m'étais contenté de passer mon chemin, cet homme n'aurait jamais retrouvé le goût de vivre.
Vous parlez de mes ressources hors du commun. Une grosse somme d'argent n'eût servi qu'à le faire soupçonner d'un crime, sans pour autant lui redonner la confiance en soi qui lui faisait défaut. Il est possible -- mais non assuré, dans l'état de délabrement mental où se trouvait ce malheureux -- que j'eusse pu à force d'effort l'amener à retrouver le goût de vivre. Cela eût été une opération de longue haleine, au moins plusieurs mois de suivi intensif.
Mais je ne peux en aucun cas me permettre une telle implication. Demain, peut-être, je serai contraint d'abandonner derrière moi tout ce que je possède et de changer d'identité pour échapper à une attention trop pressante. Je prends constamment soin de ne pas me montrer prévisible dans mes déplacements. Et vous voudriez que je vienne, nuit après nuit, travailler à rendre sa dignité à un exclus que l'humanité a abandonné! C'est impossible. Tout ce que j'aurais pu faire, c'est de le laisser à sa misère jusqu'à ce qu'il finisse par y succomber.
Vous connaissez maintenant les principes qui guident mes choix. Suis-je un monstre? Peut-être. On ne peut pas rester totalement humain quand on a tué de ses propres mains des dizaines et des dizaines de milliers de victimes, que l'on a vu naître et s'éteindre les générations, que l'on n'a vécu que la guerre pendant des siècles et que l'on a repoussé les limites de sa propre résistance physique au-delà du concevable. Mais je ne suis pas dépourvu de morale. Ma réponse vous satisfait-elle?
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Commentaires
Les cas où vous rudoyez vos victimes correspondent aux circonstances atténuantes auxquelles je faisais référence. Tout est une question de mesure également : vos actes s'apparentent peu à de la torture, plus à des excès sans réelle gravité tirant leur source dans le dégoût que vous inspire la victime.
Pour les innocents, je campe fermement sur mes positions : s'il y a un espoir, j'estime très douteux moralement de tuer. Je n'aurais pas de problème si vous aviez répondu à un appel de la part de Michel M.. Si c'est sa décision et qu'il est dans un état "normal" (il ne changera plus d'avis), je ne peux vous blâmer (je suis pour l'euthanasie moyennant précautions destinées à protéger la personne suicidaire).
Vous supposez implicitement que personne d'autre que vous ne dispose de pouvoirs suffisants pour venir en aide à la personne que vous choisissez de tuer. Je ne parlais pas forcément d'argent, mais plutôt d'une connaissance approfondie de l'esprit humain et des manières de le guérir ou d'éventuels pouvoirs surnaturels qui me sont inconnus. Il me semble que malgré votre nature vampirique vous n'êtes ni omniscient, ni omnipotent et que vous en êtes pleinement conscient. Or choisir de prendre la vie de quelqu'un en pensant que cela le soulage forcément revient à se déclarer omniscient car l'acte est irrémédiable et ne laisse donc pas place à l'erreur. Voyez-vous la contradiction ?
Les seules voies possibles pour justifier le meurtre d'un innocent sont de vous accorder un statut divin ou que ce meurtre ne soit plus de votre responsabilité. Comme vous avez déjà refusé le statut divin, il vous faut dégager votre responsabilité. Si comme moi vous acceptez qu'une personne ait le droit de décider de mourir, vous avez là une solution. Attention néanmoins à bien réfléchir aux conditions nécessaires pour que la demande soit valable, c'est un débat à part entière...
Puis-je me permettre de suggérer que si ce n'est pas déjà le cas, vous fassiez passer un désir de mourir durable et prépondérant devant tout autre désir comme critère nécessaire et non pas comme un simple critère parmi 3 autres ? Si votre but est de vous faire reconnaître comme autre chose qu'un monstre sanguinaire, vous êtes probablement prêt à des compromis ne remettant pas fondamentalement votre mode de vie en cause.
N'attendez pas d'absolution ou de condamnation de ma part (de toute façon je n'ai pas l'impression que vous la cherchiez auprès de vos lecteurs), je ne fais que vous donnez mon opinion personnelle. Cette dernière n'est pas arrêtée, car je ne réalise pas pleinement ce que cela signifie d'être un vampire et vous en particulier, mais elle est réfléchie.
En conclusion, en ce qui me concerne, vos explications vont dans le bon sens. L'esprit général de votre billet me laisse penser que, bien que vous ne le dites pas explicitement, le désir de mourir est chez vous un critère essentiel. Nous avons donc probablement trouvé un terrain d'entente au point de vue moral.
Attention toutefois : pas de snacks entre les repas
Bonsoir de nouveau, gyver. Votre réponse au sujet des innocents comporte deux axes distincts auxquels je vais m'efforcer de répondre.
Tout d'abord, il est vrai que je ne peux prétendre qu'il n'existe personne au monde capable d'aider un désespéré à remonter la pente. Pour tout dire, je suis même persuadé du contraire. Inutile d'aller chercher des pouvoirs surnaturels, de simples mortels pourraient le faire. Je n'ai pour moi que ma connaissance de la psychologie.
La question est alors: quelqu'un le fera-t-il? Et là , mon expérience me répond que non. Je considérerais comme de la lâcheté d'abandonner un malheureux à sa souffrance dans l'hypothétique espoir qu'un saint l'en sorte avant qu'il n'en meure.
L'autre point concerne le fait que la victime demande sa propre disparition. Contrairement à la douleur ou l'infirmité physique, la détresse morale est -- paradoxalement? -- incompatible avec une recherche active de la mort. Les personnes qui tentent de se suicider, même quand elles y parviennent, sont rarement, d'après mon expérience, celles qui le désirent le plus.
La volonté de mourir est pour moi un préalable -- du moins quand des blessures ne condamnent pas la personne à périr dans l'heure qui suit. C'est entre autres pour cela que j'ai conversé si longtemps avec Michel M. avant de le tuer, et je m'en assure toujours grâce au moyen que me donne le sang.
J'ajouterai à cela que la limite entre criminels et innocents est floue et qu'une large part de mes victimes seraient amendables dans d'autres circonstances. Je ne me permets de m'en nourrir que parce que j'ai besoin de ce sang et qu'à défaut d'un travail de fond, elles continueront à détruire des innocents malgré ce qu'elles pourraient apporter par ailleurs.
Je n'interviendrais quant à moi pas dans ce débat : si vous pouvez passer aux yeux de certains pour un monstre, je ne suis quant à moi guère "mieux" qu'un animal pour beaucoup (bien qu'il soit ridicule selon moi de faire une frontière arbitraire entre l'homme et l'animal, l'homme faisant partie intégrante du monde animal).
Par contre, je m'étonne en lisant que vous vous nourrissez sur des coma irréversibles, puisque j'aurais cru qu'il ne vous était pas nourrissant : vous avez besoin de sang valide et sain, or je ne vois pas un comateux comme valide et sain...
(Accessoirement, je vous suggère de fournir un moyen de vous contacter au sein de ce blog sans passer par les commentaires : j'ai parfois des questions détaillées à vous poser, sans que ces questions méritent forcément d'alourdir les commentaires, notamment parce que la question peut n'intéresser que moi, ou ne rentre pas vraiment dans le cadre de ce blog. Un mail serait le plus simple et ne compromettrait pas votre anonymat et votre sécurité (du moins, pas plus que votre blog), mais si quelqu'un a une autre idée qui pourrait s'intégrer au blog, je veux bien qu'il se manifeste.
Notamment, si vous ne me fournissez pas ce moyen, attendez vous à un certain nombre de questions précises sur votre dague, qui m'intéresse beaucoup : je suis un fan de lame, et celle-ci en est une belle, et en outre sa magie m'intrigue)
Bonsoir Ideus. Vous pouvez à votre convenance me contacter en privé à l'adresse blog@fabien.de-montargy.name ou poser vos questions ici. Si elles appellent des réponses un peu longues, je vous répondrai probablement sous la forme d'un article, comme je l'ai fait pour gyver. Que savez-vous au juste sur ma dague?
Pour en revenir aux personnes dans le coma, cela dépend. D'après mes observations, une blessure a peu d'effet -- surtout si seul le cerveau a été touché, -- alors que la maladie ou la vieillesse rendent le sang impropre à l'alimentation d'un vampire. Simple hypothèse: peut-être est-ce lié aux capacités d'auto-réparation dont le corps dispose encore.