Les jours succédaient aux nuits et chaque soir, j'attendais avec impatience de retrouver Antoine, dont l'érudition ne cessait de me ravir et l'intelligence bienveillante de forcer mon respect. Nos discussions furent l'occasion de m'enseigner les mathématiques, l'astronomie, la rhétorique et bien sûr la philosophie. Malgré son désintérêt pour ce que vous appelleriez aujourd'hui les sciences expérimentales, il accepta de répondre à mes innombrables interrogations, notamment au sujet du monde mystérieux du surnaturel. Ma frustration de n'obtenir que des renseignements incomplets soulevant toujours plus de questions était largement compensée par sa simple présence et la somme de toutes ses autres connaissances.

Pour le reste, je continuais dans la journée à gérer une bonne part des affaires courantes de notre domaine, quoiqu'avec moins de diligence qu'à l'époque de ma quête effrénée. Un espoir motivait en revanche toujours autant mes sorties: finir, enfin, par séduire la belle Eléonor. En vain cependant. Au château, mes relations avec le clerc se distendirent sensiblement. Il finit par deviner que j'avais réalisé mon rêve mais, bien qu'il réprouvât la fréquentation d'un vampire, il ne m'en fit jamais le reproche ni ne chercha à me détourner de lui, et je lui en savais gré; mais j'avais désormais un enseignant plus apte à satisfaire ma curiosité. Je me demande combien de fois le pauvre homme pria pour le salut de mon âme...

Au fil du temps, l'inquiétude que m'inspirait la proximité d'Antoine disparut totalement, en dépit des détails qui me rendaient son vampirisme plus évident chaque nuit. Malgré tous ses efforts, son regard trahissait parfois sa faim de mon sang. Si par hasard je m'étais légèrement blessé dans la journée, il ne pouvait réprimer un coup d'œil en direction de la plaie et un frémissement des narines. Mais jamais, au grand jamais, il ne m'agressa. Qu'il me rejoignît dans ma chambre ou que nous nous promenassions dans les champs à la faveur de la pleine lune, nous n'échangeâmes que des mots.

En sus de ses enseignements théoriques et pratiques, Antoine Curone m'apprit la tempérance et, je crois, me transmit un peu de sa sagesse. Ainsi s'écoulèrent les années les plus heureuses de toute mon existence.