Deux événements tragiques qui survinrent presque coup sur coup devaient donner à ma vie un tournant inattendu en 1353: ma sœur cadette périt en couches, et notre frère aîné succomba au tétanos à la suite d'une blessure de chasse moins de deux mois plus tard. Brusquement, je m'angoissai à l'idée de disparaître, quoique je n'eusse encore que vingt-cinq ans et fusse en parfaite santé. En fait, ce n'était pas tant la mort en soi qui m'effrayait que l'idée de m'éteindre avant d'avoir appris tout ce qu'Antoine pouvait m'enseigner. Je ne me souviens plus qui de nous deux aborda le sujet en premier, mais je sais que le soir de l'enterrement de mon frère, nous évoquâmes la possibilité de me faire rejoindre les rangs des immortels.

A partir de ce moment, l'enseignement d'Antoine se tourna exclusivement vers ma préparation. Il commença par tenter de me décourager en me décrivant les aspects les plus sombres du vampirisme: la solitude, l'adieu au soleil, l'humiliation des premiers temps, quand il faut apprendre à contrôler sa nouvelle force surhumaine... et, bien sûr, la faim et la succession incessante de meurtres. N'allez pas croire que l'existence d'un vampire est faite de voluptés. Bien au contraire, c'est une vie de frustration et de renoncement.

Mais, à défaut d'apprécier la solitude, je pouvais la supporter, et ma passion de la découverte me ferait oublier les quelques désagréments. Quant au fait de tuer, j'avais occis plus d'un malfaiteur dans mes missions et assisté à nombre pendaisons. Comme j'avais depuis longtemps déjà tourné le dos à la religion et cessé de considérer monstrueux le fait de boire du sang, et bien qu'y prendre une jouissance perverse ne m'enchantât guère, je me satisfis d'un serment à moi-même, si je devais devenir un vampire, de ne jamais m'y adonner plus que strictement nécessaire.

Il restait un dernier point dont le vampire entendait s'assurer que j'eusse parfaitement compris les tenants et aboutissants: la transformation en elle-même.