J'aborderai tout d'abord un point délicat: l'appétence de votre sang. Je ne peux nier que, quelles que soient nos intentions à votre égard, le fumet de votre peau et les pulsations de votre cœur nous attirent immanquablement. Si, pour un vampire affamé, la tentation représente une torture obsédante jusqu'à la folie, la sensation est en revanche plutôt agréable quand nous sommes rassasiés, simple élan qui nous porte vers vous. En réalité, bien que boire du sang constitue en soi un acte d'alimentation, nos pulsions s'apparentent plutôt à un désir érotique. Elles se manifestent d'ailleurs de la même manière chez le vampire mâle. Ce n'est qu'un réflexe caduc, toutefois, car nos organes génitaux ne sont plus fonctionnels: notre libido tourne tout entière autour du fluide vital humain.

Pour passer à un sujet moins embarrassant, la caractéristique des vampires la plus difficile à appréhender pour un mortel tient à notre perception du temps, dans la mesure où rien, dans votre vécu, ne s'en approche seulement. Il ne s'agit plus ici d'une différence de degré ou d'un transfert d'objet mais réellement d'une expérience totalement étrangère.

D'un côté, on peut dire que nous vivons plus vite. Nous percevons, nous bougeons, nous pensons dix fois plus rapidement que vous -- ainsi, écrire cet article m'a nécessité moins de temps que vous n'en prendrez pour le lire. Notez que cela ne nous dote pas pour autant d'une intelligence supérieure, contrairement à ce que croyait notre vieil érudit; simplement, nous anticipons aisément vos gestes. C'est la principale raison pour laquelle un mortel ne peut espérer vaincre un vampire de face, à moins que celui-ci ne sous-estime son adversaire de manière flagrante.

De l'autre côté, cette vélocité ne nous empêche nullement de nous adapter à l'échelle humaine des événements. Nous pouvons converser naturellement avec vous, fort heureusement, et même regarder la télévision ou une projection cinématographique sans en retirer la désagréable impression de contempler une succession d'images fixes. Aucun effort particulier n'est requis pour agir à vitesse mortelle ou à vitesse vampirique, y compris simultanément -- étrange paradoxe qui nous semble naturel autant qu'il heurte votre sens commun, -- tout comme vous n'avez nul besoin de vous concentrer pour ignorer votre nez dans votre champ de vision.

Parmi les caractères qui nous sont propres, citons également notre sens du danger, capable de nous prévenir quand notre vie est immédiatement et physiquement menacée. Cet instinct se contente de nous alerter d'un péril imminent, sans nous permettre d'en déterminer la nature ni la source, et se manifeste sous la forme d'une angoisse sourde que beaucoup de mes semblables n'ont pas appris à reconnaître. En dépit de ses limitations, il peut sauver la vie au vampire attentif.

J'en arrive au lien psychique, que je mentionnais justement en réponse à Blondin. Le phénomène que nous nommons ainsi naît entre un vampire et une autre personne s'ils éprouvent l'un pour l'autre des sentiments particuliers, profonds et sincères. Sans surprise, il concerne généralement des amants, mais il peut également s'établir entre deux amis très proches, deux frères et sœurs ou un parent et son enfant. Je ne vous étonnerai pas, je l'espère, en vous annonçant que je suis lié de la sorte à ma tendre compagne. Peut-être ne vous attendiez-vous pas en revanche à apprendre que c'est la première fois, de toute mon existence, que je connais cette harmonie.

Le lien psychique induit une communauté d'émotions et de sentiments entre les deux partenaires, quelle que soit la distance géographique qui les sépare. Nous ne percevons pas directement les pensées l'un de l'autre, mais nous percevons l'effet qu'elles impriment sur son âme. Pour un observateur extérieur, cela peut donner une impression erronée de télépathie; entre nous, le lien apporte une sincérité et une compréhension, et, partant, une confiance, dont ne peuvent que rêver les mortels.

Pour terminer, le demi-sommeil alangui est une expérience que je ne peux plus connaître: mes phases d'éveil et de mort apparente alternent sans transition, imposées par la rotation terrestre. Bien entendu, je peux toujours laisser mes pensées vagabonder quand je suis éveillé, mais je reste pleinement conscient pendant les heures où le soleil se cache sous l'horizon, autant que parfaitement cataleptique durant le jour. Tout comme l'assoupissement, les rêves m'ont également abandonné. Pendant très longtemps, j'ai cru ces périodes de léthargie diurne totalement vides, quoique je puisse reprendre connaissance dans certains cas extrêmes. Cependant, j'ai découvert depuis que je partage ma vie avec une mortelle que j'en garde en réalité des souvenirs inconscients. Si mon coma semble effectivement psychiquement inerte de mon côté, je perçois et retiens les émotions de ma douce pendant la journée.