Des changements consécutifs à la transformation: sens inhumains
Par Fabien de Montargy le jeudi 2 août 2007, 05:28 - Repères - Lien permanent
Dans ce message, je poursuis mon évocation des changements que découvre un jeune vampire par le détail des altérations plus véritablement surnaturelles. Il s'agit d'une suite à ma description de l'arrêt de nos signes vitaux et de la perception que nous avons de notre corps. J'envisage de conclure d'ici une semaine ou deux avec les éléments psychologiques, si cela vous sied.
J'aborderai tout d'abord un point délicat: l'appétence de votre sang. Je ne peux nier que, quelles que soient nos intentions à votre égard, le fumet de votre peau et les pulsations de votre cœur nous attirent immanquablement. Si, pour un vampire affamé, la tentation représente une torture obsédante jusqu'à la folie, la sensation est en revanche plutôt agréable quand nous sommes rassasiés, simple élan qui nous porte vers vous. En réalité, bien que boire du sang constitue en soi un acte d'alimentation, nos pulsions s'apparentent plutôt à un désir érotique. Elles se manifestent d'ailleurs de la même manière chez le vampire mâle. Ce n'est qu'un réflexe caduc, toutefois, car nos organes génitaux ne sont plus fonctionnels: notre libido tourne tout entière autour du fluide vital humain.
Pour passer à un sujet moins embarrassant, la caractéristique des vampires la plus difficile à appréhender pour un mortel tient à notre perception du temps, dans la mesure où rien, dans votre vécu, ne s'en approche seulement. Il ne s'agit plus ici d'une différence de degré ou d'un transfert d'objet mais réellement d'une expérience totalement étrangère.
D'un côté, on peut dire que nous vivons plus vite. Nous percevons, nous bougeons, nous pensons dix fois plus rapidement que vous -- ainsi, écrire cet article m'a nécessité moins de temps que vous n'en prendrez pour le lire. Notez que cela ne nous dote pas pour autant d'une intelligence supérieure, contrairement à ce que croyait notre vieil érudit; simplement, nous anticipons aisément vos gestes. C'est la principale raison pour laquelle un mortel ne peut espérer vaincre un vampire de face, à moins que celui-ci ne sous-estime son adversaire de manière flagrante.
De l'autre côté, cette vélocité ne nous empêche nullement de nous adapter à l'échelle humaine des événements. Nous pouvons converser naturellement avec vous, fort heureusement, et même regarder la télévision ou une projection cinématographique sans en retirer la désagréable impression de contempler une succession d'images fixes. Aucun effort particulier n'est requis pour agir à vitesse mortelle ou à vitesse vampirique, y compris simultanément -- étrange paradoxe qui nous semble naturel autant qu'il heurte votre sens commun, -- tout comme vous n'avez nul besoin de vous concentrer pour ignorer votre nez dans votre champ de vision.
Parmi les caractères qui nous sont propres, citons également notre sens du danger, capable de nous prévenir quand notre vie est immédiatement et physiquement menacée. Cet instinct se contente de nous alerter d'un péril imminent, sans nous permettre d'en déterminer la nature ni la source, et se manifeste sous la forme d'une angoisse sourde que beaucoup de mes semblables n'ont pas appris à reconnaître. En dépit de ses limitations, il peut sauver la vie au vampire attentif.
J'en arrive au lien psychique, que je mentionnais justement en réponse à Blondin. Le phénomène que nous nommons ainsi naît entre un vampire et une autre personne s'ils éprouvent l'un pour l'autre des sentiments particuliers, profonds et sincères. Sans surprise, il concerne généralement des amants, mais il peut également s'établir entre deux amis très proches, deux frères et sœurs ou un parent et son enfant. Je ne vous étonnerai pas, je l'espère, en vous annonçant que je suis lié de la sorte à ma tendre compagne. Peut-être ne vous attendiez-vous pas en revanche à apprendre que c'est la première fois, de toute mon existence, que je connais cette harmonie.
Le lien psychique induit une communauté d'émotions et de sentiments entre les deux partenaires, quelle que soit la distance géographique qui les sépare. Nous ne percevons pas directement les pensées l'un de l'autre, mais nous percevons l'effet qu'elles impriment sur son âme. Pour un observateur extérieur, cela peut donner une impression erronée de télépathie; entre nous, le lien apporte une sincérité et une compréhension, et, partant, une confiance, dont ne peuvent que rêver les mortels.
Pour terminer, le demi-sommeil alangui est une expérience que je ne peux plus connaître: mes phases d'éveil et de mort apparente alternent sans transition, imposées par la rotation terrestre. Bien entendu, je peux toujours laisser mes pensées vagabonder quand je suis éveillé, mais je reste pleinement conscient pendant les heures où le soleil se cache sous l'horizon, autant que parfaitement cataleptique durant le jour. Tout comme l'assoupissement, les rêves m'ont également abandonné. Pendant très longtemps, j'ai cru ces périodes de léthargie diurne totalement vides, quoique je puisse reprendre connaissance dans certains cas extrêmes. Cependant, j'ai découvert depuis que je partage ma vie avec une mortelle que j'en garde en réalité des souvenirs inconscients. Si mon coma semble effectivement psychiquement inerte de mon côté, je perçois et retiens les émotions de ma douce pendant la journée.
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Commentaires
Bonjour Fabien.
A la lecture de ce billet, je me pose plusieurs questions.
Je m'excuse par avance si ces questions ont été posées par ailleurs dans des commentaires ultérieures (je rattrape comme je peux mon retard, ayant été absent de ce blog pendant for longtemps), mais sachant que vous pourrez toujours poser un lien vers vos réponses à ces questions, je préfère les poser là où elles ont leur place.
Bonsoir Ideus, c'est un plaisir que d'accueillir sur ces pages le retour de vos questions si pertinentes.
Oui, nous pouvons converser entre nous à vitesse surhumaine, quoique cela nous semble peu naturel, et que certaines sonorités s'enchaînent mal. Autant nous comprenons sans difficulté, autant une prononciation sensiblement accélérée est difficile, même pour nous.
Au sujet du lien psychique, il s'établit en effet entre deux vampires aussi bien qu'entre un vampire et un mortel. Je ne doute pas qu'une pratique magique puisse le créer entre deux mortels, mais à ma connaissance, il ne naît jamais spontanément.
Enfin, les montagnes influent sur la durée de nos nuits, mais indirectement. Si nous nous éveillons à la même heure sur l'un ou l'autre versant, l'altitude raccourcit nos nuits. Notre inconscience diurne semble liée à un cône d'ombre théorique indépendant du relief effectif -- et oui, je me demande ce qu'il adviendrait en orbite ou sur une autre planète.
Merci de vos réponses. Quant à ce qui se passerait si vous quittiez le plancher des vaches... Étant donné ce qui se passe avec l'altitude, je pense qu'en orbite, vous auriez des périodes d'éveil encore plus courte. Sur une autre planète... Qui sait si vous ne mourriez pas, la magie qui vous maintient en vie s'évaporant loin de la Terre ? Si un de vos semblables tente l'expérience un jour, j'espère pour lui qu'il aura prévu des solutions rapide de rapatriement.
Quoi qu'il en soit, nous n'aurons pas la réponse avant de nombreuses années voire décennies, si toutefois nous l'avons un jour.
Bonsoir Ideus. En dépit des risques, je serais le premier à vouloir tenter l'expérience si l'occasion se présentait -- mais je présume que je ne vous apprends rien. Hélas, je partage votre avis et doute de jamais avoir cette chance.
J'en avais déjà entendu parler, mais j'ignorais que cela étais si profond... Mais comment avez vous finis par avoir une compagne? Comment l'a-t-elle prise que vous étiez vampire? C'est une experience que je cherche à vivre, mais j'ai peur des répercussions (à part le fait que l'odeur du sang me fais perdre tout mes moyens...)
Ah, la rencontre avec ma compagne mériterait à elle seule plusieurs articles. Pour résumer, elle est née de parents chasseurs de vampires et a suivi leurs traces pour venger leur meurtre, ainsi que celui de sa sœur, par le Commandeur. Je la surveillais au même titre que tous ses collègues; le jour où elle acquit un ouvrage trop pertinent à mon goût, je décidai de la séduire afin de le lui dérober.
Et comme un débutant, je me pris à mon propre piège. Je pensais avoir affaire à une fanatique à l'esprit obtus, et découvris en lieu et place une jeune femme sensible et compatissante, incapable de nous haïr comme elle l'aurait voulu. J'étais perdu. Je ne pouvais plus ni avancer, ni reculer. Elle finit par me surprendre tandis que je me nourrissais, mais ce premier choc, aussi terrible fût-il pour elle, n'était rien en comparaison de celui qui devait suivre.
L'urgence de la situation m'obligea à user de la force pour récupérer le livre, et c'est là qu'elle découvrit le reste à mon sujet. Quelques heures plus tard à peine, alors que je tentais de m'introduire dans le quartier général des chasseurs, ils parvinrent à me capturer vivant. Ils me torturèrent durant douze jours avant qu'elle ne me libérât et choisît de s'enfuir à mes côtés, en dépit de tout le mal que je lui avais causé.
Ironiquement, plusieurs de ces mêmes chasseurs sont aujourd'hui de nos amis, mais là aussi, le récit des événements mériterait plusieurs articles.
D'une manière générale, les relations entre vampires et mortels ne sont pas aussi rares qu'on pourrait le croire. Toutefois, il ne faut jamais oublier que l'amour le plus profond pâlit face à la faim. Nous sommes une menace pour nos proches, c'est un fait. Au mieux, nous risquons d'affaiblir le mortel à force de prises trop fréquentes. Au pire, nous pouvons, dans un moment de faiblesse, échouer à nous arrêter.
Là n'est pas le seul danger. Plus insidieuse est la tentation de la communion de sang, si notre compagnon ne souhaite pas nous rejoindre. Et ne parlons pas de l'abnégation que nécessite de laisser vieillir et mourir l'être aimé...
Vivre avec un mortel peut procurer un grand bonheur, Ã condition de ne pas sous-estimer les sacrifices que cela implique.