Du côté des chasseurs, je recensais à la fin du XXe siècle dix-neuf organisations dans le pays, allant de l'individu isolé à la trentaine de membres. Comme vous pouvez le constater, ils sont donc sensiblement plus nombreux que nous, leurs cibles. Je préfère pour l'heure rester évasif sur nos faiblesses, mais pour vous répondre sans ambiguïté, oui, ils représentent un vrai danger -- les groupes les plus conséquents n'étant pas nécessairement les plus efficaces, en revanche.

Le principal problème ne réside cependant pas là: les chasseurs de vampires mettent également en péril des vies innocentes, que ce soit par négligence assumée ou par inconscience. Sans même parler du bain de sang qu'ils provoqueraient si jamais ils se retrouvaient libres d'agir à leur guise -- croient-ils vraiment que nous nous laisserions massacrer sans nous défendre? -- leurs attaques peuvent atteindre d'autres victimes que celles qu'ils visent. Certains cherchent à l'éviter bon an, mal an, d'autres s'en moquent éperdument.

Leurs motivations varient autant que leur histoire individuelle: peur, vengeance, fanatisme, attrait du risque... Quelques-uns sont de véritables monstres de sadisme, mais beaucoup se classeraient plutôt parmi les braves gens. Vous ne devineriez jamais que ces aimables pères de famille rêvent de commettre un génocide. Evidemment, ils nous refusent le statut d'êtres humains et ne nomment donc pas notre extermination ``génocide''... A leurs yeux, nous ne sommes que des créatures maléfiques incapables de la moindre action positive, juste bonnes à être détruites. Inutile de dire qu'ils ne nous laissent aucune chance de leur prouver le contraire, puisque notre simple présence vaut pour eux déclaration de guerre.

Du fait des chasseurs, ou du moins de leurs prédécesseurs de l'Inquisition, nous avons failli disparaître entre le XVe et le XVIIe siècle. Malgré la faiblesse des moyens technologiques de l'époque, nous étions handicapés par notre manque d'organisation: alors que nous étions d'une nature solitaire, nous avons dû apprendre à travailler ensemble pour survivre. Beaucoup ont succombé durant cette période, et je crois qu'Antoine, en dépit de toute sa sagesse, en faisait partie.

L'équilibre des forces a évolué depuis, bien qu'il ne s'agisse que d'un calme précaire. On ne peut espérer d'issue pacifique quand l'objectif avoué de l'un des deux camps est l'annihilation totale et sans appel de l'autre. Entre-temps, nous survivons en rendant les chasseurs inoffensifs à force de ruse sans attenter à leur vie. Pour combien de temps encore?... Seul l'avenir le dira.

Je ne nourris guère d'illusions sur certains de nos ennemis, mais je crois réellement que la majorité est surtout victime d'un jugement trop hâtif basé sur des vérités fragmentaires. Si vous êtes l'un d'entre eux et que vous lisez ces lignes, je vous en conjure, comprenez que, tout meurtriers que nous soyons, nous restons vos semblables.
Réalisez que nous ne voulons pas de cette guerre.
Ne nous obligez pas à nous défendre.
Je vous en prie.