Je n'aborderai pas ici le sujet des aspirants vampires ou chasseurs, car ils n'entrent pour ainsi dire jamais en contact avec ceux dont ils rêvent de rejoindre les rangs. S'ils suscitent la pitié ou le mépris, ils ne représentent un danger que pour eux-mêmes et leur entourage, aussi n'est-il guère pertinent de s'y attarder. Refermons donc cette parenthèse.

L'image du chasseur à gages, quoiqu'intéressante pour quiconque se pique d'originalité, ne concerne qu'une infime minorité des véritables chasseurs. Quant à ceux qui nous traquent pour le ``sport'', ils s'en vantent rarement. Il faut dire que l'exploit d'exécuter un individu inconscient ou, au mieux, chancelant échappe aux yeux du profane. On pourrait toutefois adjoindre à cette catégorie les sadiques, refoulés ou non, qui cherchent à assouvir leur cruauté sur des êtres suffisamment proches de l'humain pour servir de victimes, et suffisamment différents pour que leurs bourreaux n'aient à redouter ni crise de conscience ni suites légales. Mercenaires et amateurs de sensations fortes invoquent la plupart du temps le devoir -- parfois, une vengeance déguisée -- comme motivation principale.

Car dans leur immense majorité, les chasseurs appartiennent à la seconde catégorie, autrement moins caricaturale que ce que notre trublion anonyme veut bien laisser croire. Je ne m'appesantirai pas sur les facteurs ordinaires, externes ou subjectifs, nourrissant la haine d'un autre fantasmé comme cause de tous nos maux -- le vampire, l'étranger... Mais il existe des motivations plus légitimes: dans l'absolu, on ne peut nier que nous sommes des meurtriers. Quelle que soit notre bonne volonté, notre survie exige des victimes humaines. Cela seul suffit à nous qualifier de monstres à abattre aux yeux de ceux qui placent la vie humaine sur un piédestal.

Cependant, tous les chasseurs n'ont pas de mes semblables une vision objective, loin s'en faut. Je suis intimement persuadé que s'ils apprenaient véritablement à nous connaître, la plupart d'entre eux renonceraient à nous massacrer de sang froid. Hélas, comme trop souvent, l'image de l'ensemble des nôtres n'est modelée que par les actes de la minorité la plus criminelle, donc la plus visible.

Qui plus est, les biais cognitifs faisant de nous des monstres dépourvus de conscience et d'émotions sont extrêmement difficiles à déjouer. Dans leur version la plus grossière, ils conduisent à rejeter toute manifestation de souffrance de notre part comme feinte, destinée à éveiller la pitié dans le cœur des mortels pour mieux les soumettre. Plus perverse est la conception qui nous veut doués d'émotions, mais incapables d'empathie: dans l'esprit de ses partisans, nous ne sommes mus que par notre intérêt égoïste; autant nous pouvons ressentir douleur, frustration ou colère, autant amour, compassion, et même la moindre admiration pour autrui nous sont étrangers. Et entre les deux, d'aucuns croient que les hurlements d'un vampire soumis à la torture ne sont que les reliquats mécaniques de ses anciens réflexes de mortel.

Toujours est-il qu'indépendamment de l'origine de leur ``vocation'', nombre de chasseurs de vampires considèrent mener à bien une mission de protection de l'humanité contre la menace que nous représentons, et ce, sans pour autant se réclamer d'un quelconque dieu. On peut certes leur reprocher leur manière un rien expéditive de régler la question, mais sur le fond, il faut reconnaître que notre disparition appellerait peu de larmes.

Pour en revenir au soit-disant chasseur, je m'interroge sur ses motivations pour publier une classification aussi sommaire. Pourrait-il être un sceptique, selon sa propre définition, prêchant le faux dans l'espoir de découvrir le vrai?

Notez que s'il s'agit d'un véritable chasseur de vampires, aussi compétent qu'il le prétend, il n'a pu manquer de constater que je sais de quoi je parle, tant au sujet de mes semblables que de ses collègues. Il serait néanmoins prématuré d'en conclure à la fabulation: s'il entend étouffer mes révélations, il ne va certes pas reconnaître leur véracité, et l'oubli prouve bien plus souvent son efficacité qu'un mensonge pur et simple -- à moins qu'il ne veuille me pousser à me trahir, ce qui expliquerait ses sous-entendus et autres tentatives de provocation. Malheureusement pour lui, il en faut plus pour m'offenser.

Une chose est certaine en tout cas, qui que soit cette personne, elle manifeste des compétences informatiques indubitables. Mais s'il s'imagine qu'elles lui suffiront à remonter jusqu'à moi, je lui souhaite bien du plaisir.