Comptez en Europe occidentale environ un vampire pour deux millions d'habitants. Je connais, directement ou indirectement, vingt-trois vampires actuellement en vie en France, moi inclus. Je suppose que l'on peut dire que nous sommes plutôt rares. :-) J'ignore, à vrai dire, ce qu'il en est dans le reste du monde. Cependant, d'après mes estimations, la proportion de vampires augmente avec l'urbanisation; je présume par conséquent que l'Amérique du Nord et l'Asie sont relativement peuplées tandis que l'Afrique, au contraire, abrite très peu de mes semblables.

Quoi qu'il en soit, deux facteurs contribuent à restreindre notre nombre: le besoin de sang, d'une part, qui nous interdit de nous multiplier immodérément pour ne pas peser trop durement sur la population mortelle -- et accessoirement, pour limiter le risque d'être découverts, -- et la difficulté de trouver des candidats convenables. Comme je l'évoquais au fil de mon histoire, la communion est un acte très intime, que l'on ne pratique pas à la légère. A cela, ajoutez également que n'importe qui ne peut devenir vampire. Ainsi, ma compagne est une mortelle qui ne supporterait pas de vivre de sang humain, quels que soient nos sentiments réciproques.

Le paysage vampirique se renouvelle néanmoins plus rapidement que vous pourriez l'attendre -- à notre échelle, s'entend. En effet, tout immortels que nous soyons, l'immense majorité des miens ne survit pas plus de deux ou trois siècles. La solitude, la douleur de voir disparaître les êtres chers, l'angoisse face aux changements du monde sapent peu à peu notre volonté de vivre, quand nous ne finissons pas victimes des chasseurs. Quelques nouvelles transformations viennent donc régulièrement contrebalancer les inévitables décès. Quant à moi, j'ai la chance d'avoir eu d'autres motivations pour compenser ces tourments, ou je ne serais plus là pour me livrer à vous. Mais je suis plus d'une fois passé très, très près du trépas.

Malgré cette stabilité du nombre global de vampires, des bouleversements se sont produits récemment, et je dois avouer que je n'y suis pas étranger. Auparavant, nous étions plutôt une trentaine sur la France, ce qui correspond plus à la proportion habituelle. Mais à deux reprises en quelques années, j'ai été confronté à des renégats que j'ai dû éliminer en masse. J'ignorais d'ailleurs l'existence d'une partie d'entre eux, dont certains très jeunes. La situation devrait peu à peu revenir à l'équilibre, au fur et à mesure que les survivants se créeront des descendants.

En étant aussi peu nombreux, nous n'avons guère d'organisation politique, mais peut-être en parlerai-je plus en détail une autre fois. Disons seulement qu'en-dehors d'une formation paramilitaire qui regroupe une bonne moitié des miens, les autres sont solitaires ou vivent au plus par deux ou trois.

Pour conclure, je terminerai en expliquant qu'hélas, il est peu probable qu'Antoine soit encore en vie. Je crois que si tel avait été le cas, il se serait montré à moi depuis longtemps.