Là où j'attendais un merveilleux partage, une tourmente dilacéra mon âme. Je me déchirai sur les fragments insensés de l'esprit de ma compagne. Le chaos ravagea ma conscience. Et les lambeaux de ``Fabien'' reconnurent -- trop tard, bien trop tard -- leur effroyable erreur.

Eléonor la belle, Eléonor la démente, Eléonor la diabolique. Sa haine, sa malveillance m'anéantissaient tandis qu'elle exultait. Je réalisai avec horreur que je n'avais été pour elle qu'un outil qui lui offrait son pouvoir de destruction. Bientôt, elle assouvirait de sa vengeance sur ses proches, sur l'humanité, sur le monde, sur Dieu et sur Satan. Tant de haine était insoutenable!

Les vestiges de Fabien s'accrochèrent au souvenir de la pondération d'Antoine, cherchèrent à retrouver leur sérénité, voulurent, comme si cela avait eu un sens, garder leur disciple des écueils du vampirisme. Peine perdue: le maelström pulvérisa cette pitoyable tentative avec ce qui subsistait de ma personne.

Des fragments de souvenirs d'Eléonor éclataient en nous, de plus en plus nombreux, de plus en plus rapides. Des images incompréhensibles, inacceptables. Derrière sa façade de respectabilité, la famille de la Fontaine aux Lys s'adonnait aux pratiques les plus viles. Je ne sais s'ils avaient conclu un pacte avec le Démon par le passé ou s'ils aspiraient à en conclure un; probablement les deux. Sorcellerie, sévices, chacun tour à tour victime et bourreau.

Et Eléonor, l'esprit brisé, avait rêvé sa vengeance aveugle. Elle avait attendu longtemps, continué à subir et à torturer, jusqu'à ce soir où elle m'avait aperçu, et vu que je n'étais plus humain. S'assujettir celui qui était déjà conquis n'avait présenté aucune difficulté. Elle avait gagné. Elle était l'Elue.

Après une éternité de ce cauchemar, je me réveillai enfin, et, hébété, ouvris les yeux sur cette femme que j'avais cru aimer et dont je venais d'exaucer le vœu le plus abominable.