Eléonor ignorait pour ainsi dire tout sur les vampires. En particulier, qu'un mentor s'éveille toujours avant son disciple. J'eusse pu la couvrir de nos habits et y porter le feu. J'eusse pu lui trancher la gorge, quoique j'eusse dû m'y reprendre à plusieurs fois par manque de matériel adéquat. J'eusse même pu confectionner un pieu de bois en un instant et lui en transpercer le cœur.

J'eusse pu, si seulement je n'avais pas été un imbécile trop pétri de suffisance pour affronter sa propre faiblesse. Tandis que mon regard sondait le visage de la belle inconsciente, en quête d'un miracle -- s'arrêtant sur la bouche entrouverte enténébrée de mon sang; suivant au coin de l'œil une cicatrice discrète, que le vampirisme n'avait pas encore effacée et qui prenait désormais une signification terrible, -- mon esprit niait l'évidence. Je refusais d'admettre la démence totale, irrémédiable, d'Eléonor. Contre toute raison, car la communion m'imposait une certitude sans appel, je voulais qu'il subsistât un espoir de l'arracher à son passé, et dans mon orgueil, je me rêvais, moi, capable de la sauver.

Combien de temps restai-je ainsi paralysé? J'en oubliais même la faim, ou plutôt devrais-je dire que les tourments de mon âme étouffaient ceux de mon corps. Mais comme se prolongeait cette contemplation à laquelle rien ne semblait devoir m'arracher, un frémissement annonça le réveil d'Eléonor. L'épouvante remplaça subitement l'hébétude en moi; non content d'avoir engendré un monstre, j'ajoutai la veulerie à la bêtise et m'enfuis par les bois. Alors, dans la solitude de la nuit, je recouvrai peu à peu mes esprits -- et avec eux, la torture du manque.

Il me fallait du sang, beaucoup, ainsi que des vêtements. Je recherchai le premier hameau, m'introduisis dans une chaumière et en mordis les habitants avec délices, l'un après l'autre. Dans mon éréthisme, je peinai à m'arrêter, abandonnant trois d'entre eux à la limite de l'épuisement (mais quelle importance, en vérité: Eléonor les massacra avant le lendemain). Rassasié mais accablé d'avoir cédé à mes plus vils instincts, je dérobai quelques effets, puis quittai les lieux pour aller me terrer en forêt.

Je me blottis à l'abri du soleil et laissai libre cours à mon désespoir.