Hébété, chancelant, je me redressai pour reprendre mon chemin. Je trouvai Eléonor peu après: elle m'attendait en riant, baignée du sang de mes frères, me défiant de l'arrêter. Le vampirisme dotait la belle d'une perfection physique qui rendait d'autant plus hideuse la démence de ses traits. Pour la première fois, je la vis telle qu'elle était en réalité. Mais je ne pouvais encore l'accepter.

« Eléonor, suppliai-je, pour l'amour du Ciel, cessez cette abomination! »

Elle rit de plus belle. Me reconnaissait-elle seulement? Puis elle me chassa d'un geste dédaigneux, comme on congédie un domestique ou un enfant.

« Laissez-moi, vous me fatiguez. Vous m'avez été fort utile, aussi vous épargnerai-je. Mais disparaissez de ma vue avant que je ne vous confonde avec... eux. »

Je frémis. Dans l'océan d'horreur commençaient à poindre des îlots de détermination.

« Non! Vos méfaits s'arrêtent ici. Je suis venu vous arrêter!

- Vous? se gaussa-t-elle. Regardez-vous, pitoyable vermisseau, aussi faible qu'un humain! Suffit, déguerpissez. »

Au lieu d'obtempérer, je m'emparai de l'épée d'un mourant.

« Eléonor, pour la dernière fois! »

Elle se remit à rire pour toute réponse. Je fermai les yeux un instant. Puisant dans ma culpabilité la force d'agir enfin, brûlant mes dernières réticences au souvenir des corps meurtris de mes parents, je m'élançai, l'arme en main.

J'avais reçu l'éducation d'un chevalier. Je m'étais acharné des mois durant à dompter mes capacités de vampire. Bien qu'elle fût dotée des mêmes pouvoirs que moi, Eléonor ne put esquisser un geste pour éviter la lame qui lui trancha la gorge. Sa tête roula à plusieurs mètres. La noirceur de son essence vitale se mêla à l'écarlate de celle de ses victimes.

Hagard, je laissai glisser l'épée au sol et chus à genoux, regardant se décomposer à vue d'œil le corps de ma bien-aimée. Les minutes s'égrenèrent tandis que je récitais des prières sans trop savoir ni à qui, ni pour qui. Je me relevai enfin.

« Seigneur, lançai-je au plafond ensanglanté, je jure que je ne laisserai jamais plus mes sentiments personnels détruire ce à quoi je tiens! »

Une fois de plus, j'allai chercher refuge dans la forêt, où j'attendis que le froid jour d'automne, indifférent aux souffrances humaines, me plongeât dans l'inconscience.