Comment décrire cette expérience mystique qu'est la communion vampirique? Elle tenait du rêve éveillé peuplé de concepts sans visage -- souvenirs, idées, -- à la fois insaisissables et pourtant d'une clarté limpide. Le plus proche est peut-être l'état de demi-sommeil qui précède l'endormissement, à la différence que nous pouvions à volonté nous concentrer sur une pensée sans nous éveiller aussitôt et voir le songe se dissiper.

Mais surtout, nous ne faisions plus qu'un. J'étais Fabien de Montargy et j'étais tout autant Antoine Curone, quoiqu'en réalité il n'y eût plus de ``je'' mais seulement ce ``nous'' commun animé d'une volonté unique. Mon amour quasi-filial pour lui, et sa tendre bienveillance pour moi nous inondaient de félicité. Nous partagions toujours la jouissance que le sang de mon corps mortel offrait au vampire, mais la sensation était désormais abstraite, détachée de toute matérialité, plaisir immanent imprégnant notre paysage mental, bien accessoire en dépit de sa puissance. Les transports de la chair s'éclipsent face à la joie sans mélange d'une telle union spirituelle.

Au sein de notre conscience commune, la personnalité de mon professeur guida avec beaucoup de pédagogie la mienne dans les méandres de l'immense bibliothèque qu'était sa mémoire, afin de m'en faire revivre les éléments les plus instructifs. Il m'encouragea à garder espoir malgré mes inévitables futurs échecs, me rappelant ce qu'il avait lui-même connu et faisant resurgir les souvenirs de mes réussites passés. Il me prévint contre la tentation de révéler trop tôt aux mortels ma nature, à la lumière des drames qui attristaient si souvent les jeunes années d'un buveur de sang et au vu de mes sentiments pour Eléonor. Il me montra comment utiliser mes nouveaux pouvoirs de mille et une manières. Nous profitâmes aussi beaucoup du simple ravissement que nous procurait notre proximité, baignant dans cette sérénité onirique, loin des vicissitudes de la matière.

Je serais bien incapable de dire combien de temps dura l'enchantement. Quoi qu'il en soit, ma communion restera à jamais gravée dans ma mémoire comme le plus merveilleux de tous les miracles. J'ai connu le bonheur absolu dans cette relation fusionnelle avec un homme que j'admirais et que j'aimais, et jusqu'à ma mort, j'aspirerai à retrouver cette plénitude.

Mais l'expérience ne pouvait se prolonger indéfiniment. Je sentis à contrecœur le rêve refluer alors que je redevenais inexorablement Fabien le jeune aspirant vampire, douloureusement enfermé dans la solitude de son âme. Antoine, Antoine, mon cher maître, ne m'abandonnez pas! Je m'accrochai comme un naufragé aux derniers lambeaux de la communion mais mes efforts étaient inutiles, je sombrai dans le néant. Puis, lentement, le monde extérieur s'imposa de nouveau à mes sens.

La transformation était achevée. J'étais désormais un vampire.