Antoine naquit et grandit en Grèce dans une famille romaine. Il se prit assez tôt d'intérêt pour la philosophie et, arrivé à l'âge adulte, fréquenta les penseurs de son époque, des esprits vifs dont les noms ont depuis longtemps sombré dans l'oubli. Ce fut à un âge vénérable que son existence bascula dans la nuit.

Antoine, quoique marié et père d'une famille nombreuse, entretenait un vice bien humain: il ne savait résister aux appâts des belles femmes. J'ignore comment il rencontra celle qui deviendrait son mentor; je sais seulement qu'elle s'amouracha de ce vieux sage, le transforma sans vraiment lui avoir demandé son avis, et se lassa de lui tout aussi brusquement qu'elle avait bousculé sa vie. Antoine prit néanmoins sa nouvelle condition avec stoïcisme et se résolut de faire de cet accident une chance.

Hélas pour lui, son épouse ne l'entendait pas de cette oreille. Moins horrifiée du vampirisme de son mari que courroucée contre ses incessantes infidélités, à mon sens, elle le chassa avec force cris et gagna la cité à sa cause, tant et si bien qu'il n'eut d'autre choix que de disparaître au loin. Il profita de ce voyage non souhaité pour rechercher ses semblables, sans grand succès au début.

Lorsque, plus d'un siècle après sa transformation, il rencontra enfin un vampire, Antoine avait depuis longtemps cessé de s'interroger sur les détails pratiques de la vie d'un buveur de sang. Quant aux grands mystères tels que nos origines ou la nature mystique de nos pouvoirs, l'autre vampire avoua son ignorance. Ils décidèrent de se tenir mutuellement compagnie, puis se quittèrent quelques années après.

Avant la Renaissance, la vie d'un vampire se composait de solitude, d'errance, de rencontres fortuites et de séparations. Celle d'Antoine ne fit pas exception; c'est ainsi qu'il parcourut le monde jusqu'à mon époque, m'enseigna son savoir, m'accorda l'immortalité et repartit de son côté.

Mon mentor était un homme doté de beaucoup de sagesse et de pondération, malgré les écarts conjugaux de sa mortalité. Il n'était pas parfait, bien évidemment, se préoccupant peu de la vie humaine individuelle et dédaignant ouvertement cette plèbe philosophique qui rejette les débats d'idée. Cependant, il fut mon guide sur de nombreux points, et mon estime pour lui ne s'est jamais ternie.