Bien que n'ayant jamais brillé par ma dévotion, je reste et resterai probablement toujours influencé par le christianisme qui baignait ma jeunesse. Dieu, le diable, anges et démons étaient pour nous des évidences au même titre que le village voisin: nous n'aurions pas été surpris de les voir frapper à notre porte. Impressionnés, terrifiés, certes, mais pas surpris. A l'image de mes contemporains, je croyais en Dieu et vénérais les saints. J'assistais à la messe -- quoique ma connaissance du latin ne m'épargnât pas l'insondable ennui qu'elle m'inspirait, -- confessais régulièrement mes péchés -- avec la mauvaise foi de celui qui n'entend pas y renoncer -- et, d'une manière générale, acceptais les enseignements de la Bible sans trop m'en préoccuper.

Contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, ma rencontre avec Antoine ne remit pas ma foi en question; tout au plus me dépouilla-t-elle de ma superstition. Nos interminables conversations me conduisirent à envisager les textes sacrés sous un angle plus philosophique que théologique, mais la certitude d'un Dieu bienveillant ayant créé l'humanité à son image était trop profondément ancrée en moi pour que je m'en départisse. Quoi qu'il en soit, nos divergences ne nous empêchaient pas de respecter nos convictions réciproques, et je conserve le souvenir de débats passionnants. L'expérience terrible de ma communion avec Eléonor ne bouleversa pas non plus mes croyances. Je me suis demandé plus d'une fois, par la suite, si ces événements avaient constitué mon châtiment pour être devenu vampire, mais en vérité, je ne le crois pas. Ils ne furent que la conséquence de ma seule stupidité.

C'est en observant le monde au fil des siècles que j'abandonnai peu à peu mes certitudes religieuses. Rien de ce que j'ai vu, rien de ce que j'ai vécu ne m'a jamais semblé porter la marque de Dieu -- ou du diable. Le hasard de l'univers et les passions des hommes, voilà tout ce que j'ai rencontré le long de ma vie. Par ailleurs, la science dépouilla de leur caractère surnaturel les phénomènes les plus stupéfiants les uns après les autres, et, en leur apportant une explication qui ne requiert aucune Puissance supérieure, elle relègue l'existence de Dieu au rang de simple hypothèse philosophique. Mais je crois que le facteur le plus important de tous fut de voir la définition du bien et du mal évoluer au gré des mœurs au point, parfois, de s'inverser totalement.

Je ne crois plus en grand chose, aujourd'hui, quoique cela ne fasse finalement guère de différence dans ma vie: je n'ai pas besoin de redouter le courroux divin pour agir en mon âme et conscience. En réalité, une part de moi espère même subir après ma mort une peine à la hauteur de certains crimes que je perpétrai, et que je n'aurais jamais pu consommer sans m'être attendu à une juste punition, aussi nécessaires aient-ils été. Je ne suis d'ailleurs pas devenu totalement athée, quoique le Dieu que j'envisage soit une entité indistincte et lointaine, qui ne se soucie pas de nos existences individuelles. Mais je songe parfois que la flamme qui brille en chaque être humain, qu'il soit mortel ou vampire, est trop belle pour ne pas être d'essence divine.

Plus d'une fois, en passant devant une église encore ouverte à la faveur des longues soirées d'hiver, j'ai envisagé d'entrer pour me confesser. Mais je ne le puis. D'abord, parce que je n'ai pas le droit d'imposer à quiconque un tel fardeau; ensuite, parce qu'aucun prêtre n'admettrait la confession d'un vampire qui ne se repent ni d'avoir choisi ce qu'il est devenu, ni de se nourrir de sang humain, ni de tuer des mortels; mais surtout, parce que ce serait un mensonge. Ce n'est pas au pardon de Dieu que j'aspire, c'est au pardon des hommes.