Le pouvoir vampirique se résume en un seul groupe -- le Commandeur, sa poignée d'Emissaires et leurs hommes, -- qui commença à connaître une certaine célébrité durant la Renaissance et dont l'influence en Europe ne fit que croître dès lors. Pendant plusieurs siècles, un unique vampire portait le titre de Commandeur, quoique depuis quelques années, ils soient trois, assistés de deux Emissaires. J'en parlerai néanmoins au singulier pour diverses raisons.

``Je sais et j'agis'', telle est la devise du Commandeur. Ses armoiries sont plus connues que son nom: une figure d'argent sur fond noir et des roses rouges sur fond d'or. La figure a longtemps été le chêne; l'actuel triumvirat emploie respectivement la balance, la main armée et l'olivier. Le visage du Commandeur, quant à lui, relève de l'inconnu.

La seule évocation du Commandeur inspire l'effroi tant aux chasseurs qu'à mes semblables. Personne ne sait qui il est réellement ni quelles sont ses motivations -- les seuls à survivre à une rencontre rapprochée sont ses serviteurs, qui lui obéissent aveuglément. Nul ne songerait à pénétrer dans son quartier général sans en avoir reçu l'invitation, bien que nombre des miens en connaissent l'emplacement, au moins de manière approximative.

Le Commandeur anéantit ceux qui osent se dresser devant lui. On murmure que sa cruauté n'a d'égal que sa ruse, et on ne lui connaît aucune attache affective, ni dans le monde mortel, ni parmi les vampires. En vérité, aucun sentiment humain ne semble jamais l'animer. Il ignore la morale quand il s'agit d'atteindre ses objectifs: la destruction, le meurtre gratuit, la torture font partie de ses armes.

Cependant, il ne se manifeste que très épisodiquement. Il peut s'écouler des décennies entre deux interventions du Commandeur; la plupart du temps, ses activités ne laissent aucune trace. Il n'édicte pas de lois à proprement parler et, de fait, ne dirige pas la vie quotidienne des vampires -- mais malheur à celui qui se mettrait en tête d'orienter l'Histoire humaine. A l'échelle de la société, les mondes mortel et vampirique se doivent de rester strictement disjoints.

Enfin, on le dit immortel, non pas juste comme un vampire, qui ne craint ni la vieillesse ni la maladie et peut soigner ses blessures grâce au pouvoir du sang, mais réellement invincible. Est-il seulement un vampire? Certains vont jusqu'à se demander à voix basse s'il ne serait pas le Malin en personne, ou, peut-être, le tout premier des nôtres.

La vérité est, vous le verrez, sensiblement différente.