Puisque le chasseur a mentionné ce point, à l'époque où il doutait de ma réalité, sachez que mon nom de famille n'a aucun lien avec la ville de Montargis. De notre fief, il ne subsiste rien; les rares survivants du carnage durent se disperser, choqués pour le restant de leurs jours; le vicomte de Montargy tomba dans l'oubli; et seul son fils maudit se rappelle encore les rires qui égayèrent autrefois le domaine.

Après avoir longtemps évité la région par peur de raviver l'image de l'abominable boucherie, je finis par comprendre la futilité de ma crainte: l'endroit a tant changé que je ne puis le reconnaître. Les seigneuries et villages avoisinants disparurent entièrement suite à l'extermination de leur population par Eléonor. Lorsque je voulus revenir sur les lieux de ma jeunesse, il y a quelques années, je me trouvai même incapable de les situer avec précision.

Comment un tel cauchemar a-t-il pu s'effacer aussi complètement? J'imagine que, longtemps, une légende angoissante courut, puis, peu à peu, les victimes se confondirent avec celles de la guerre de Cent Ans, avant que le souvenir déformé lui-même s'oblitérât. Aujourd'hui, ces événements ne susciteraient plus guère que la curiosité des historiens. Peut-être, au mieux, inspireraient-ils quelque larme le temps d'un film.

Personne ne s'émeut d'un massacre datant de six siècles et demi, excepté celui qui le provoqua.